La révélation (partie 2)
La révélation (partie 2)
Afin d’officialiser ma nomination et de commencer mon apprentissage, le maire me prit rendez-vous auprès du conseil des Gardiens. L’air désolé qu’il manifestait ne me permit pas de me rassurer, même pas un peu.
Ainsi, en ce jour de printemps, à peine soufflées mes vingt-cinq bougies, je me rendis à l’hôtel de ville où devait se trouver le bureau des Gardiens. En pénétrant dans le hall d’accueil, je n’avais aucune idée de la direction à suivre dans cet immense bâtiment aux colonnes imposantes qui supportaient une voûte arquée peinte de fleurs de lys et d’arbres fantastiques.

Je me dirigeai vers le kiosque central destiné aux citoyens perdus. J’interrogeai la réceptionniste et son collègue pour qu’ils m’indiquent le couloir à emprunter pour me rendre au bureau des Gardiens. Les deux employés me dévisagèrent incrédules sans qu’aucun ne puisse me renseigner. En fait, ils n’avaient pas l’air de savoir de quoi je parlais. Pire que ça, ils me prirent pour un hurluberlu en recherche d’un emploi et me répondirent que la mairie n’avait pas prévu d’embaucher du personnel de sécurité ces prochains temps. Mais, pour ne pas me froisser et devant mon charme légendaire dont tu as hérité Otis, la demoiselle de la réception m’indiqua le bureau du responsable des vigiles, au fond du couloir, sur ma droite.
Me voilà bien ! me dis-je à ce moment-là. Arriver en retard le premier jour, ce n’est pas bien vu !
Sans savoir où aller, j’errai dans le hall de l’hôtel de ville et j’arpentai les différents couloirs en essayant de trouver le fameux bureau. Au passage, le vigile me regardait d’un air suspect et m’observait au-dessus de ses lunettes jusqu’à ce qu’il me perde de vue.
Je continuai mon exploration des lieux quand un tableau attira mon attention. Il représentait une jeune femme aux cheveux roux, vêtue d’une robe digne des plus grandes princesses. Comme hypnotisé, je me mis à fixer le regard de la demoiselle et celle-ci semblait curieusement en faire de même à mon égard.
C’est alors qu’un frisson traversa mon corps de haut en bas ! Quelle sensation déconcertante ce fut ! Je voulus m’éloigner de cette étrange peinture mais je découvris à côté du portrait, une frise représentant un arbre identique à ceux des voûtes du hall d’entrée. Il s’agissait d’un chêne peint sur un vieux mur bien oublié lors des dernières rénovations. Ses lignes dorées lui donnaient de la prestance et contrastaient avec la palette de couleurs évoquant les quatre saisons en arrière-plan. Une moulure argentée, fine et ciselée, en délimitait les contours. J’étais comme attiré par ce tronc fort et vigoureux, perméable au temps et je posai instinctivement ma main grande ouverte sur l’arbre, du tronc aux ramifications, pour essayer d’en ressentir des vibrations.
Et là ! Un autre phénomène inattendu se produisit, que je qualifierais de baptême pour mon entrée dans la communauté des Gardiens. En un claquement de doigts ou plutôt de paume, je me retrouvai de l’autre côté du mur, tels les fantômes contés dans mes livres de petit garçon.
Je me tenais à présent dans une pièce gigantesque d’au moins cinq mètres de haut dont les murs étaient dissimulés derrière une multitude d’étagères contenant à première vue des milliers de livres. Le sol était recouvert d’innombrables tapis arborant différentes nuances de rouge, ce qui donnait aux lieux une atmosphère chaleureuse et feutrée.
Hors du temps, et du bâtiment a priori, m’attendait une petite assemblée, tous assis sur leurs chaises capitonnées de velours noir. Au centre de la pièce, des individus avaient pris place autour d’une table octogonale en chêne massif. Ils m’observaient tous d’un air interrogatif et plein de méfiance, alors que moi, j’étais en train d’essayer d’assimiler tous ce qui venait de se produire depuis mon arrivée à l’hôtel de ville. Tout en faisant fi de tous ces regards braqués sur moi, je repérai un siège vacant qui me tendait ses accoudoirs afin que je m’y assoie, tout en tentant d’adopter une posture droite et une démarche sereine, alors que régnaient dans mon esprit stupeurs et tremblements.
Voici la vénérable assemblée des Gardiens ! Je ne m’étais jamais douté de leur existence au cœur du centre névralgique de Symviosi, bien cachés derrière les murs enchantés de la mairie. Ils semblaient satisfaits de voir que je n’avais pas échoué à l’unique test, celui de trouver l’entrée. Heureusement que l’un ou l’autre des visages au teint grisâtre, car souvent enfermés dans ce lieu si éloigné de la lumière du jour, me tendait un regard bienveillant. Ils attendirent de me voir m’installer pour me donner une belle tasse de café ornée d’une fleur de lys, à l’image du symbole de la cité.
Je passai la semaine qui suivit dans la salle du conseil, me familiarisant avec mon environnement et mes nouveaux collègues. L’un après l’autre, chaque Gardien s’évertua à m’expliquer le rôle crucial de ma tâche et l’importance de la tenir secrète, au point de mentir par omission si nécessaire.

J’étais loin de me douter de l’histoire impénétrable de ma contrée natale et encore moins de l’importance majeure de garder certains pans précieusement secrets. Toutes ces révélations sur la face cachée de Symviosi me rendirent parfois vert de jalousie envers ceux qui ne savaient pas. Car une fois informé de ce qui maintenait l’équilibre de notre planète, la peur que quelqu’un vienne à le rompre me dévorait d’angoisse dans les premiers temps. Je dus me concentrer pour assimiler les légendes qui n’étaient rien d’autre que la réalité et non un tissu d’ineptie pour bambins en manque de rêves et autres contes pour s’endormir le soir. Au contraire, l’existence de créatures aussi fantastiques qu’étranges dans mon esprit de jeune homme se mirent à prendre vie au contact du conseil des Gardiens.
Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis mon premier jour chez les Gardiens et il est grand temps à présent que je passe le relais à une personne jeune et dynamique, pleine de fougue et de curiosité. Et justement à la vue de ta conduite automobile bien sportive et à ta capacité extraordinaire à ingérer autant de nourriture, je ne doute aucunement que tu fasses preuve d’une énergie débordante, précisa Aldéric en regardant, interloqué, son petit-fils en train d’engouffrer une autre part de brioche aux pépites de chocolats.
– Tu oublies aussi ma passion pour la course à pied et les sports de glisse, rajouta fièrement Otis, du chocolat plein la joue.
– Mais attends une seconde ! Tu es en train de m’annoncer que je suis la personne qui devrait te remplacer dans ce truc de Gardien là ? réalisa-t-il soudain surpris, ses yeux écarquillés et dirigés comme des aimants vers le regard de son tendre et bien aimé grand-père.
Avec un sourire compatissant, Aldéric tendis une serviette en tissu à Otis avant de reprendre ses explications :
– En effet Otis, c’est pour cela que je t’ai convié à la maison en ce premier jour du printemps et que je n’ai pas osé te dévoiler la nature de l’invitation avant ton arrivée. Je redoutais que tu prennes peur et que, par la même occasion, tu me considères comme un vieux un peu fou. Mais maintenant que tu es là, je sais que tu ne vas pas t’enfuir, dit-il malicieusement. Car premièrement, ta grand-mère t’a préparé une tarte à la rhubarbe meringuée, que nous savons être ton dessert préféré. Et deuxièmement, je suis sûr que tu ne voudrais pas lui causer trop de peine en partant prématurément.
Toujours sous le choc, Otis s’exclama :
– Mais enfin papy, pourquoi me nommer moi pour cette tâche ? Je ne comprends pas vraiment ce que je viens faire là-dedans ! Mon métier est de faire revivre les vieilles pierres afin de les remettre au goût du jour et les relier à l’histoire de notre civilisation, mais ça s’arrête là. En plus, A force de courir les Quatre Terres et les Quatre Mers, je suis souvent épuisé par ces décalages horaires sans fin. Du coup, si je dois gérer le poste de Gardien, ça va alourdir mon quotidien ! Et d’ailleurs, peux-tu me dire si le fait d’être ton petit fils a quelque chose à voir dans cette tâche qui m’est soudainement confiée ?
– N’aie crainte, sache que le monde merveilleux dans lequel tu vas pénétrer va vite alléger ton impression de devoir t’accaparer avec un travail supplémentaire. Et te désigner comme successeur n’a rien à voir avec du favoritisme. Une élection en bonne et due forme a eu lieu : le conseil des Gardiens a tenu séance ce mois-ci pour entamer la procédure de succession et ton nom est sorti lors du vote de l’ensemble des membres, vivants et ceux dont l’esprit est resté dans les murs malgré leur mort. Le seul privilège dû au fait de ma position est que mes collègues m’ont laissé l’honneur de t’annoncer ta nomination et de débuter ta formation.
A suivre...
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