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Oubliés
Fiction
Drama
calendar Publicado el 28, mar, 2026
calendar Actualizado 28, mar, 2026
time 16 min

Oubliés

C’était le moment. Cela faisait des semaines qu’elle récupérait une partie des médicaments pour ce jour qu’elle attendait, à la fois anxieuse et impatiente. Elle avait, depuis plusieurs années déjà, développé une maladie sournoise et impitoyable qui lui faisait momentanément oublier des pans entiers de sa vie et l’enfermait parfois dans des périodes de celle-ci, pas toujours les plus heureuses, et dont elle n’arrivait à sortir que de plus en plus difficilement. Si elle n’en avait pas conscience, elle savait comment ça progressait. Et elle le voyait aussi dans les yeux de ses proches et des soignants qui l’entouraient. Ils cherchaient constamment à savoir si elle était « avec eux », dans le monde réel, ou perdue dans les méandres de sa mémoire…

Ses proches… Ils n’étaient plus très nombreux à venir la voir. Ou peut-être était-ce sa mémoire qui lui jouait encore des tours ? Elle avait été importante autrefois. Elle ne savait plus pourquoi, en cet instant précis, mais elle était sûre d’avoir été importante, avant…

Il fallait qu’elle le fasse maintenant, avant qu’il ne soit trop tard, avant qu’elle ne perde toute sa tête, avant qu’elle ne commence à cacher ses excréments dans sa table de nuit, avant qu’elle s’asseye nue sur son fauteuil en se croyant sur ses toilettes, avant qu’elle ne sache plus comment manger ou avaler sa nourriture, lire, marcher, jouer aux échecs, avant qu’elle n’oublie le visage de ses petits-enfants... Avant qu’elle ne soit plus qu’un poids pour ses enfants, et avant qu’elle ne soit plus en capacité de le faire.

Elle avait entendu quelqu’un parler de maison dite « de retraites » dernièrement et il était hors de question pour elle d’y emménager. Parce qu’elle se souvenait d’y avoir travaillé. Curieusement, ça, oui, elle s’en souvenait. C’était dans les années 2015 à 2025.


Elle avait tellement souffert devant la solitude et le désarroi de ces personnes âgées et douloureuses qui avaient été, si peu de temps auparavant, de jolis bébés joufflus, de beaux jeunes hommes et femmes, des parents adorables et des papis et mamies gâteau…

Elle était animatrice à l’époque. Elle adorait son métier. Elle avait commencé en tant que bénévole pour en faire sa carrière. Elle voulait tout savoir, de la conception du projet à son élaboration et, enfin, à sa conclusion. Parce qu’elle avait les compétences requises : créativité et imagination, sens des responsabilités, adaptabilité,… Elle avait trouvé sa voie et ferait tout pour y arriver. Entre temps, elle avait eu des enfants et avait mis ses rêves de côté. Mais elle avait toujours retrouvé son métier avec joie. Ses activités lui permettaient de découvrir, de partager, d’aider les autres, en valorisant leur travail, en leur transmettant des valeurs, en donnant un sens à leur vie aussi parfois.

Elle en avait rencontré des gens… Des enfants d’abord, puis des adolescents, des adultes aussi… Et puis elle avait commencé à faire des remplacements dans les EHPAD. Établissements d’Hébergements de Personnes Âgées Dépendantes. Oui, se dit-elle, dépendante… C’est bien ce que je suis.

Ce domaine avait constitué une cassure pour elle. Son hypersensibilité y était sans doute pour quelque chose, mais ce qui l’avait le plus marqué, c’était le manque d’empathie, le manque de moyens et l’organisation médiocre… Elle avait cru pouvoir apporter assez de bien-être aux résidents pour pouvoir les rendre un tout petit peu plus heureux…

Mais tout ne s’était pas déroulé comme elle l’avait imaginé. D’abord, elle avait découvert ce que l’on appelait communément la « maltraitance institutionnelle ». Un grand mot pour incriminer l’état, responsable des restrictions de budget et donc du mauvais fonctionnement et de l’adaptation discutable des personnels selon leurs moyens. Et bien sûr, il y avait un problème de ce côté-là. La France, ce si beau pays dont la devise était « Liberté, Égalité, Fraternité », mère des « Droits de l’Homme et du Citoyen », comment pouvait-elle ainsi traiter ses propres vieux… ?

Elle retourna un petit peu en arrière, tant que sa mémoire capricieuse le lui permettait… Elle avait débuté tout en bas de l’échelle. Elle avait tout d’abord décroché un diplôme sanctionnant l’animation bénévole. Il lui avait été délivré par la responsable régionale en personne. Elle avait alors pu effectuer plusieurs formations tant théoriques que pratiques, en alternance, auprès d’animateurs consciencieux et passionnés. Elle avait tellement aimé concilier le sérieux de la préparation de projets en lien avec son public et la légèreté de ces moments passés avec lui à les réaliser. Elle avait beaucoup appris, de l’organisation à la réalisation, en passant par toutes les étapes qui feraient d’elle une bonne animatrice, en plus de ses qualités humaines… Parce qu’il fallait de l’énergie, une bonne dose de joie de vivre et un gros grain de folie pour cela. Elle avait découvert l’Éducation Populaire passionnante et les objectifs de ces gens qui avaient œuvré et qui œuvraient encore pour permettre aux plus démunis d’apprendre, de découvrir, de devenir maîtres de leurs loisirs et, au-delà, de leur vie...

Elle avait souvent dû changer de structure et d’environnement. Ce merveilleux métier n’était pas très rentable, ni pérenne… Elle s’était alors tournée vers les personnes âgées. Elle espérait pouvoir leur apporter ce petit plus qui manquait à leur vie au sein des institutions…

Et c’est là qu’elle avait découvert la fameuse « maltraitance institutionnelle », mais pas seulement. Elle avait également découvert que de nombreuses personnes travaillaient dans les domaines sociaux, hospitaliers et bien d’autres nécessitant pourtant des qualités relationnelles, sans une once d’empathie… Un jour, un directeur lui avait dit qu’elle n’avait pas besoin de la formation qu’il proposait à son équipe, mais qu’il aimerait qu’elle y participe, parce qu’elle pourrait transmettre un peu de l’envie qui l’animait, un peu de l’étincelle qui brillait dans ses yeux. « Mais, avait-elle riposté, la bienveillance ne s’apprend pas ! » Il avait alors répondu : « Je sais, ma chère, mais les gestes s’apprennent ».

Voilà où en était le monde… Apprendre les gestes, à défauts de soutenir les autres, de ressentir leurs peurs et leurs douleurs afin de mieux les aider…

Alors elle avait décidé d’aller plus loin encore. Il lui fallait le diplôme supérieur. Elle croyait qu’elle retrouverait des gens motivés, animés de l’envie de professionnaliser encore et toujours son domaine de prédilection. Parce que l’animation ne s’arrêtait pas à faire le guignol devant un public ou à proposer des sorties… C’était bel et bien un travail pour et avec le public, afin de l’amener à s’émanciper et à s’élever, à se mettre en lumière, à se découvrir et à grandir…

Elle se souvint de cette fois où elle avait organisé une rencontre entre les enfants du personnel de son EHPAD et les résidents. Une belle journée dont la préparation avait été délicate, si réfléchie, afin que les pensionnaires puissent s’éclipser si les enfants étaient trop dynamiques, afin que ces mêmes enfants, justement, soient canalisés sans frustration, pour que tous passent de doux moments en la compagnie les uns des autres… Et quand la fête battait son plein et qu’elle s’était alors mise à l’écart, heureuse de ne plus être utile et d’avoir la conviction d’avoir bien fait son travail, le responsable l’avait alors apostrophée. Elle avait sursauté, gênée d’être prise à partie alors qu’elle semblait ne rien faire… Mais il avait compris. Il savait quelle était sa vision de l’animation et de ses missions. Il lui avait simplement dit : « Vous avez fait du bon travail. Regardez-moi tous ces sourires… C’est vous qui en êtes responsable. Allez donc les rejoindre. » Et c’est ce qu’elle avait fait, comme chaque fois qu’elle recevait un sourire ou une parole chaleureuse… Elle s’en imprégnait et les redistribuait, les faisant rayonner autour d’elle, tout en restant dans l’ombre le plus possible.


« Mais alors… se demanda-t-elle en regardant le tas de comprimés au creux de sa main, pourquoi en suis-je là ? »

Elle ferma les yeux et se souvint. Elle avait été déçue… Elle avait craqué. La formation n’avait pas tenu ses promesses. Elle n’avait rencontré que peu de gens passionnés et conscients de l’importance de la technique et de l’organisation, de la bienveillance et de l’empathie… La plupart des gens qu’elle avait rencontrés étaient imbus de leur personne. Comme dans bon nombre de structures où elle avait travaillé ou donné de son temps, de nombreuses personnes, sous couvert de dévouement et de gentillesse, avaient simplement le besoin de se sentir importantes, fortes, utiles ou juste bonnes, et se complaisaient, se rassuraient, à proximité de ces gens démunis, blessés, souffrants, et les traitaient avec une telle indifférence, voire même une telle suffisance, qu’elles en devenaient nocives, voire toxiques, pour les bénéficiaires. Certaines tenaient même les rennes de ces structures et la plupart étaient issues d’autres secteurs. Peu d’entre elles étaient formées et, pire encore, peu d’entre elles acceptaient les propositions de formations ou refusaient d’adapter leur manière de travailler. Les plus dépendants, les moins bavards étaient laissés de côté, oubliés… Certaines familles se révoltaient, d’autres ne supportant plus de voir la déchéance et l’abandon, finissaient par fuir leurs propres proches… Ces établissements devenaient des mouroirs. Et tous le savaient. Tous en étaient complices. Parce que tous ceux qui avaient essayé de changer les choses avaient fini par flancher devant le manque de moyens, ou devant le manque de soutien… Parce qu’il y en avait, de belles âmes qui donnaient tout ce qu’elles avaient chaque fois qu’elles entraient dans une chambre, avec un sourire, un petit mot, un geste tendre… Mais ça ne suffisait pas. Elle n’avait plus supporté les critiques, les coups bas, la jalousie de ceux qui l’accusaient d’être inutile et qui, pourtant, rêvaient de prendre sa place, parce qu’elle riait souvent, parce qu’elle semblait voleter, toujours, parce qu’elle avait le beau rôle et qu’elle était appréciée, et même aimée, parce qu’elle avait le temps… Mais tout ça n’était qu’un leurre. Elle souffrait souvent avec ceux qu’elle accompagnait, travaillait dur à réaliser leurs rêves de chaque jour, jouait la comédie pour convaincre chacun qu’elle avait le temps…

Et elle avait craqué.

La tristesse, la culpabilité de n’avoir pas été assez forte pour se tenir debout contre ceux qui ne voulaient pas changer, contre ceux qui s’emplissaient les poches sur le dos de leurs vieux, contre ceux qui ne ressentaient rien l’emportèrent. La réalité la frappa, dure et froide : elle aussi avait abandonné ces gens. Elle ouvrit la main, engloutit les cachets et but le verre posé sur sa table de chevet. Elle referma les yeux. Une larme roula sur sa joue. Elle s’en alla seule et oubliée à son tour…




Lorsqu’elle se réveilla, elle ne se rappelait plus de rien. Qui était-elle ? Qui étaient ces gens ? Pourquoi avait-elle tous ces tuyaux… ?

Et puis petit à petit, sa mémoire vacillante était revenue et elle avait pleuré de frustration. Elle avait raté son coup. Elle avait raté son grand départ…

Quelques jours plus tard, on l’avait ramenée à la maison. Sa soignante préférée s’était assise auprès d’elle et lui avait demandé si elle se souvenait de ce qui l’avait poussée à avaler ses médicaments… Ses yeux brillants l’avaient touchée. Parce qu’il y avait un lien fort entre elles. Alors elle avait expliqué. Ses souvenirs, ses angoisses… Elle ne voulait pas aller dans un EHPAD.

— Ma chérie, avait répondu la douce soignante, vous avez oublié le plus important… Après toutes ces expériences terribles et ce constat que vous aviez fait, vous avez alerté la population au sujet de la nécessité de prendre soin des gens fragilisés. Et c’est grâce à vous que j’ai décidé de faire ce métier. Vous ne vous en souvenez pas ? Ceux qui n’avaient pas les comportements adéquats ont démissionné, se sont réorientés ou ont carrément été virés. Bien sûr, ça a été compliqué au début. Il y a eu un manque de personnel. Mais tant d’autres sont revenus, se sont orientés dans le domaine du soin, se sont investis… Maintenant, des tests virtuels très poussés permettent d’évaluer l’empathie et la bienveillance avant de permettre aux aspirants de travailler dans ces milieux… Et les petites structures, à échelle humaine, ont remplacé les grosses… Et si aujourd’hui, en 2055, tout cela n’existe plus, c’est grâce à vous.

La femme pleurait dans son lit. Elle aurait tellement aimé se souvenir de tout cela… Ou simplement y croire…

— Pour que cela ne se reproduise plus, votre famille et les autres soignants ont travaillé sur ceci depuis votre hospitalisation, dit doucement la jeune femme en déposant un gros livre sur ses genoux. C’est un album qui retrace votre parcours. Il vous rappellera sans cesse à quel point vous avez été importante…



N’oublions pas : les prochains vieux… C’est nous !



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