Un weekend tranquille
Un weekend tranquille
Jean attendait le week-end avec impatience. Fonctionnaire à ses heures perdues, il regardait l’heure toutes les minutes en pensant que cela faisait avancer le temps plus vite. 3 h 56. Dans 4 minutes, à lui la liberté, à lui les vacances. Bref, à lui le week-end de deux jours.
Faut dire que la semaine avait été compliquée : 6 réunions de 5 heures pour savoir si oui ou non il fallait remplacer les machines à café par le nouveau modèle. Des décisions devaient être prises, et elles l’ont été. En un sens, il avait même eu l’impression d’avoir été efficace. Plusieurs fois, il avait pris la parole, et plusieurs fois, il avait présenté ses arguments et défendu ses positions. Mais maintenant, il fallait du repos, et il n’attendait plus que l’heure de départ afin de concrétiser tout ce qu’il avait prévu en détail ce qu’il allait faire, c’est-à-dire absolument rien. Être sur son canapé, la télé allumée, et attendre lundi prochain.
4 h. Il est temps de partir.
Debout en train de ranger ses affaires, il écoutait ses collègues discuter. Josianne partait en city-trip et, pour Patrick-Marie, ce serait le jardinage. Jean était heureux pour eux, surtout qu’eux aussi avaient bien travaillé. Mais pas de temps à perdre, son canapé l’attendait.
C’est en attrapant sa veste que Boris apparut au loin dans l’open space. Boris était le chef de projet sur lequel Jean travaillait. Ce n’était pas un mec méchant, juste un peu incompétent, qui se la jouait tout le temps et qui se sentait indispensable. Boris s’approcha.
« Jean. Tu es encore là, heureusement.
— Fais comme si j’étais déjà parti. »
Mais Boris n’en fit rien. Il ne reprit même pas la remarque.
« Dis, t’en es où sur le rapport Progatoire ?
— Il est fini, je dois juste le relire. Comme dit, je te l’envoie lundi dans la matinée.
— Tu ne sais pas me l’envoyer maintenant ? J’aimerais le lire ce week-end.
— Euh… »
Jean n’avait que peu envie de ressortir son PC de son sac, de l’allumer et de se connecter, simplement pour envoyer un document aussi « peu » important. Mais il ne voulait pas non plus le dire à Boris.
« Euh… Pourquoi tu veux lire ça ce week-end ? T’as pas de vie familiale ?
— Ben non, disait Boris sérieusement. Je ne t’ai pas dit que mon divorce se passait mal ? »
Trop exité par son canapé, Jean avait oublié, mais c’était vrai que sa femme avait pris les meubles, la voiture et les enfants. Pourtant Boris, pour se soulager, en parlait à qui voulait l’entendre… ou pas d’ailleurs, comme maintenant.
« On a encore eu un rendez-vous chez les avocats mercredi après-midi. Mais elle ne lâche rien…
— Oui, Boris, tu me l’as dit hier. Je t’…
— Tout ça pour quoi ?
— Tu me l’as déjà dit aussi, Boris, je dois y aller…
— J’y peux rien si la perte de mon chien m’a plus affecté que la mort de son père.
— Je sais, Boris. »
Et pendant que Boris parlait, Jean regardait ses collègues se marrer dans leurs vêtements. Il était pris, il le savait. Mais il voulait tellement rentrer qu’alors, un peu abruptement, il dit à Boris :
« Écoute, je t’envoie le document dès que je rentre. Promis. Mais là, je dois partir. »
Jean pensait en avoir fini. Malheureusement, une petite voix vint le contrarier. C’était Josianne, qui avait tout entendu.
« Tu ne pourras pas, cria-t-elle bien fort. »
Tout le monde s’arrêta.
« Tu ne pourras pas te connecter, Jean. Ils font une mise à jour du réseau et, ce week-end, rien ne marchera.
— Ah ben si rien ne marchera, tu ne pourras rien faire, Boris, répondit Jean.
— Non mais je comptais l’imprimer une fois que tu me l’aura fait parvenir. »
Alors Jean comprit. Il comprit qu’il n’aurait pas le choix et qu’il devait retourner à sa place.
« Bon, d’accord. »
Une fois à son bureau, et avec un peu d’énervement, il déclipsa sa mallette, sortit son PC et le démarra. Boris était toujours là, à discuter avec qui il voulait. Mais il attendait surtout un « c’est bon » de Jean, et il ne partirait pas avant.
Malheureusement pour Jean, l’écran de veille de Windows ne se montrait toujours pas. Cela arrivait parfois, que le PC réponde chaotiquement ; c’était même courant dans l’administration, surtout depuis que les budgets avaient encore baissé. Jean mit son doigt sur le bouton d’allumage et le garda pressé afin de forcer un redémarrage. Chose faite quelques secondes plus tard. Mais rebelote, nouveau problème.
« Tu y arrives, Jean ? demanda Boris.
— Mon PC ne démarre plus, disait-il.
— Ah.
— Écoute, je regarderai cela lundi. Là, je dois… »
Mais à peine eut-il le temps de fermer le clapet de son PC que Boris, voyant passer un des gars du support, l’appela.
« Mosti, tu peux venir une seconde, s’il te plaît. »
Mosti, jeune engagé pour aider à trouver des solutions quand les utilisateurs avaient des problèmes avec leurs PC, s’approcha. Clairement, il connaissait bien Boris.
« Salut, Mosti, comment ça va ?
— Bien, et toi.
— Tu pourrais regarder le PC de Jean, j’ai besoin d’un fichier.
— Non, mais pas la peine, insista Jean. Cela peut attendre lundi. En plus, les documents sont sur mon cloud.
— Non, mais cela ne me dérange pas, insista Mosti. »
Et ce dernier rouvrit le PC. Directement, il comprit.
« Ah, mais je sais ce que c’est. Un de vos collègues a eu la même chose. Venez avec moi à mon bureau. »
Et voilà Jean un peu dépité, suivant Mosti à son bureau pour faire réparer son PC.
Trois heures. Il aura fallu trois heures et une réinstallation quasi complète pour que Jean puisse retrouver son PC et envoyer le document par mail à Boris, qui, lui, était en fait déjà parti. À la fin, Jean ne regardait même plus sa montre, tellement il en avait une marre. Mais, se disait-il, il lui restait encore tout un week-end pour ne rien faire.
Après une heure d’autoroute à 40 km/h, raison pour laquelle il aimait partir tôt, Jean arriva chez lui. Il habitait la deuxième ville du pays (tandis qu’il travaillait dans la première) et, à ce titre, louait un studio au 3e étage d’un building de cinq. Malheureusement, son building n’avait pas de garage et il était obligé d’en louer un aussi dans une des rues d’à côté. Jean éteignit le moteur et souffla. Cet instant de silence lui plaisait.
« Enfin le weekend. »
Il sortit de son véhicule, non sans oublier son sac, sorti du garage et ferma toutes les portes avant de se diriger vers son chez lui. Mais au plus il se rapprochait, au plus des lumières bleues et rouges devenaient vivifiantes. Ce fut lorsqu’il arriva sur la place de son habitation qu’il comprit que les lumières, les véhicules, etc., étaient là pour son bâtiment.
Inquiet, Jean se mit à courir. Plus il se rapprochait, plus il comprit que quelque chose de grave était arrivé, ne fût-ce que par le nombre de personnes qui regardaient.
« Pardon, pardon, laissez passer, s’il vous plaît », disait-il.
Il s’imagina son appartement en flammes, bien qu’aucune flamme n’en sortît. Ou pire. Mais que pouvait-il y avoir de pire ? Une fois la file traversée, un policier l’arrêta.
« Oh, on ne passe pas.
— Mais c’est chez moi, que s’est-il passé ? répondit Jean.
— Un de vos voisins a fait une mauvaise chute chez lui. Et comme l’ascenseur est en panne, ils ont sorti la nacelle. »
Et effectivement, la nacelle des pompiers était juste devant l’appartement du 3e étage gauche, celui juste à côté de celui de Jean.
Le voisin de Jean était un emmerdeur. Sympathique, mais emmerdeur. Hardè, qu’il s’appelait. Un Suédois d’origine à la retraite qui était un peu porté sur la bouteille. Chaque fois qu’il avait un problème, il allait voir Jean, mais Jean n’était pas le concierge, ni même le gérant du building. Il faisait ce qu’il pouvait pour l’aider, mais plus que tout, il aurait préféré ne pas avoir de voisin. En un sens, cet accident allait l’aider à passer son week-end dans son canapé.
Une fois la nacelle descendue, Hardè était allongé et souffrant, mais conscient.
« Jean.
— Hardè. Que vous est-il arrivé ?
— Oh, rien de bien méchant, je suis tombé dans ma douche, et impossible de me relever. Il semblerait que j’aie un os cassé.
— Aïe. Je vous plains. »
Mais à ce moment-là, le GSM de Hardè sonna.
« C’est ma fille », disait le malade avant de décrocher.
« Allô, oui, tout va bien, ne t’inquiète pas… Non, rien de grave. Non, pas la peine que tu viennes… »
Jean ne pouvait s’empêcher d’écouter. C’était touchant de voir une fille prendre soin de son père. En un sens, il l’enviait un peu. Dommage que lui n’en eût pas.
« Non, je te dis, ne viens pas… Le voisin est là si j’ai besoin de quelque chose. »
Jean s’étonna que son nom fût cité. Puis il se dit que ça allait tomber sur lui… et cela ne manqua pas.
« OK, je te le passe. »
Et Hardè tendit le téléphone à Jean, qui était un peu surpris.
« Euh… Allô », répondit-il en voyant Hardè monter dans l’ambulance.
« Monsieur. Oui, bonjour. Je suis la fille de Hardè.
— Enchanté.
— Pour faire simple, je ne serai en ville que demain matin. Je pourrais vous demander un service. »
Mais Jean ne répondit pas. Au lieu de cela, il regarda son appartement, dont il prévoyait qu’il allait s’éloigner encore un peu plus.
« J’aimerais, si ce n’est pas trop vous demander, que vous l’accompagniez à l’hôpital.
— À l’hôpital ??
— Oui. Vous comprenez, il est vieux et j’aimerais le savoir en bonne compagnie. Vous pourriez faire cela pour moi ?
— Euh… »
Jean se sentit acculé. Avec la restructuration des hôpitaux, il y en avait pour un trajet. Comment dire non à la fille du mec qui était en train de le regarder ?
« D’accord. Je vais l’accompagner jusque-là. Téléphonez-moi quand vous êtes en ville.
— Oui ? Merci pour tout. »
Et Jean raccrocha, s’approcha de l’ambulance et dit :
« Elle m’a demandé de vous accompagner à l’hôpital pour être sûr que tout se passe bien. »
Sur invitation d’un des ambulanciers, Jean, accompagné de son sac, monta dans la camionnette, non sans regarder son appartement et le sofa qui se trouvait à l’intérieur s’éloigner.
À l’hôpital, l’attente était longue. Comme la blessure était stabilisée, ils avaient mit Hardè, accompagné de Jean, simplement dans la salle d’attente. Tous les deux attendaient qu’un docteur veuille bien s’occuper de leur cas.
À 23 heures, Jean regrettait d’être rentré du boulot. Il aurait pu être dans son canapé à ne rien faire, mais non. Il était à l’hôpital, car son con de voisin n’était pas capable de tenir debout. Le pire étant qu’il y avait du personnel soignant. Ils discutaient ensemble comme si de rien n’était. C’étaient des apprentis et des infirmières, mais fallait-il vraiment plus pour faire un bandage ? C’était cassé, fallait plâtrer, pas couper.
Ni une ni deux, Jean se leva et se dirigea vers le petit groupe de personnes en blouse blanche qui discutait au guichet.
« Euh… pardon. »
Une femme se retourna.
« Vous savez quand on pourra voir un médecin ? Parce que cela fait 4 heures qu’on attend et…
— Monsieur, tous les médecins sont pris. Et vous n’êtes pas le seul à attendre, que je vous signale.
— Oui, je sais très bien, mais il faut juste faire un bandage. Peut-être pourriez-vous…
— Ah, mais s’il faut juste faire un bandage, faites-le vous-même !!! »
Les autres riaient. Jean comprenait sa remarque stupide.
« Ce n’est pas ce que je voulais dire.
— Monsieur, désolée, mais il n’y a pas assez de médecins pour tout le monde.
— Oui, je sais, mais il n’y aurait pas une solution ?
— Je ne peux pas inventer des médecins. J’y peux rien si le gouvernement a réduit le budget.
— Non, mais cela n’a rien à voir avec le gouvernement… »
Mais Jean ne continua pas. Il travaillait au gouvernement et ne voulait pas que cela se sache. À la place, il abandonna et alla se rasseoir. Ce ne fut qu’une heure plus tard qu’un médecin vint ausculter Hardè.
Le médecin était incompétent, novice, mais personne ne s’en plaignait, et certainement pas Jean, qui ne demandait qu’à retourner chez lui.
« Vous voulez une chambre ? demanda le médecin. »
Hardè acquiesça.
« J’ai une bonne assurance. Et comme cela, ma sœur me trouvera plus facilement. »
Et ni une ni deux, Hardè, dans un brancard et accompagné de Jean, monta les étages jusqu’à une chambre libre.
« Vous avez de la chance, c’est la dernière. L’hôpital est plein.
— Ah bon, disait Jean.
— Oui, c’est la pleine lune. Il y a toujours plus de monde les jours de pleine lune.
— OK.
— Oh, rien d’extraordinaire. Mais des gens comme votre voisin. Puis on est vendredi, il y a tous les alcooliques, etc. »
La chambre avait deux lits, mais le premier était pris par une dame dont les tuyaux sortaient de la bouche. Il y avait des bruits étranges aussi. Les deux infirmiers aidèrent Hardè à monter sur le lit. Bien au chaud, le vieil homme était déjà en train de s’endormir. Limite sur la pointe des pieds, le corps médical ainsi que Jean sortirent de la pièce pour rejoindre le couloir.
« Il va s’en sortir, on le garde en observation un ou deux jours », disait le médecin.
— Sa fille vient demain, je vais lui envoyer le numéro de la chambre. Merci pour tout.
— Pas de quoi », répondit le médecin avant de partir lui aussi.
Et Jean resta seul dans le couloir. Il envoya un texto à la fille de Hardè et commença à chercher un taxi pour rentrer chez lui.
Il trouva un numéro, l’appela, mais on lui raccrocha au nez. Il en trouva un autre, mais il était pris. Puis l’hôpital était loin. Idem pour un troisième. Au bout de quelques instants, il se dirigea vers le comptoir de l’étage et demanda à l’infirmière de nuit.
« Pardon, vous savez me dire où je peux trouver un taxi ? Ils me raccrochent tous au nez.
— Oh, vous n’aurez rien avant demain matin. Il y a la nuit des Bozzz. Puis l’hôpital est trop loin.
— Quoi ? Et comment je fais pour rentrer ?
— Euh… je ne sais pas… »
Jean resta dépité. Toujours avec son sac d’entreprise sur le dos, il se demanda quand il pourrait rentrer chez lui à ne rien faire. Mais, contre mauvaise fortune, bon cœur, il retourna dans la chambre de Hardè sur la pointe des pieds. Il prit deux chaises, enleva ses chaussures et s’allongea sans trop faire de bruit. Malgré les ronflements, malgré le bruit des machines, malgré les éructations, et malgré le fait que son cou lui faisait mal dans cette position inconfortable, il réussit à s’endormir.
Samedi matin, 10 heures, Jean se réveilla. Il avait très mal dormi, mais le réveil fut encore pire. La fille de Hardè avait ouvert la porte avec fracas, car elle était morte d’inquiétude. C’était une jeune fille blonde dont le style vestimentaire faisait comprendre qu’elle n’était pas rentrée chez elle pour se changer depuis la veille.
Elle embrassa son père et remercia Jean mille fois d’être resté toute la nuit, alors qu’à la base, il ne voulait pas.
Jean décida rapidement de les laisser seuls pour rejoindre son canapé de l’autre côté de la ville. Il trouva un taxi et, à peine quelques dizaines de minutes plus tard, il arriva devant son building. Enfin, il serait seul, enfin, il serait tranquille, enfin, il pourrait se reposer et ne rien faire comme il l’avait voulu.
Il mit la clé dans la porte d’entrée de son bâtiment ; son GSM sonna. À moitié endormi, il regarda le numéro : c’était celui de Gontran, du club de tir à l’arc.
« Qu’est-ce qu’il veut, lui, maintenant ? » disait-il en décrochant.
« Allô, Jean.
— Gontran ? Comment tu vas ?
— Mal, j’ai un gros souci. »
Jean regarda sa clé qu’il n’avait pas encore tournée. Il était effrayé à l’idée de poser la question.
« Quoi donc ?
— Tu te souviens qu’il y avait un tournoi des jeunes aujourd’hui ?
— Le WC Shoot Arrow ? Oui.
— Normalement, Maria devait faire l’arbitrage, mais elle vient de m’appeler : elle a la grippe et est coincée dans son lit.
— Oh ben merde alors…
— Tu ne saurais pas venir la remplacer ?
— …
— Jean ?
— Euh…
— Tu avais quelque chose de prévu ? »
À la base, oui, il avait quelque chose de prévu, mais cela avait été annulé. C’était même comme cela qu’il avait eu l’idée de ne rien faire.
« Et les autres arbitres ?
— T’es le premier qui décroche. »
Je suis le premier que t’as appelé, pensait Jean.
« Tu serais venir ?
— T’as besoin de moi quand ?
— Tout de suite, on est déjà en retard. Et si je n’ai pas un arbitre pour cet après-midi, je dois tout annuler.
— D’accord, je me mets en route. »
Et Jean retira la clé de la porte pour rejoindre sa voiture, qui contenait son matériel d’archer dans le coffre, comme d’habitude.
Le club d’archers se trouvait à une heure de chez lui… quand il n’y avait pas de bouchons. Il avait tellement mis de temps pour rejoindre la salle que Gontran lui avait téléphoné plusieurs fois durant le trajet. Mais heureusement, Jean arriva à temps et le championnat put commencer.
Entre les catégories enfants, adolescents et adultes, la compétition s’étalait sur toute l’après-midi. Le hic était que Jean, outre le fait qu’il avait mal au cou de sa courte nuit, avait du mal à garder les yeux ouverts. À peine arrivé, il avait jeté sa veste dans un coin et pris ses fonctions sans même pouvoir boire un verre. Plusieurs fois, des accidents furent évités de peu, mais à 20 heures, lors de la remise des prix, il n’y avait eu aucun mort.
Le soleil s’était couché, le concours était terminé et la salle était vidée. Seule la buvette était remplie des habitués, dont Jean, qui voulait s’en aller mais n’y arrivait pas pour des raisons sociales. Surtout qu’il avait bu plusieurs verres et que prendre la voiture aurait été dangereux. Mais il voulait tellement être dans son lit, dans son canapé, qu’il en aurait pris le risque.
C’était au moment où il attrapa son manteau que Gontran lui amena de nouveau de quoi boire.
« Oh, tu ne vas pas déjà t’en aller. Il faut que je t’offre un verre pour m’avoir sauvé la vie.
— Non, mais…
— Pas de “mais”, allez, viens. »
Était-ce dû à la fatigue ? Toujours est-il que Jean n’eut pas la force de répondre par la négation. Le petit verre se transforma en beuverie et, à 4 heures du matin, Jean était toujours en train de boire son énième verre.
Le lendemain, à 14 heures, les lourdes paupières de Jean réussirent à se lever malgré la fatigue. Il regarda autour de lui : il n’était pas chez lui, mais toujours dans le bar du club d’archers. Le soleil était haut dans le ciel et l’estomac de Jean bas dans les chaussures.
Il se leva groggy, regarda sa montre et… râla. Mais il se disait qu’il pouvait encore passer le reste du dimanche dans son fauteuil, même s’il savait qu’il allait vite s’endormir.
Il sortit du bar et rejoignit sa voiture. Avant de mettre le contact, il attrapa une vieille bouteille d’eau et s’en mit sur le visage. Avec la température basse de la nuit, cela le réveilla assez pour garder le contrôle de sa voiture sur le chemin du retour.
Durant le trajet, il essayait de se remémorer ce qu’il avait fait la veille. Malheureusement, après la bouteille d’alcool frelaté qui provenait du dernier voyage de Gontran dans les pays du Sud, c’était le trou noir total.
« Tant pis », se disait-il, ce sera pour une prochaine soirée anecdotes.
Mais Jean n’était pas défaitiste, il y croyait encore à son week-end sans rien faire, à part se reposer. Même si cela devenait un « dimanche après-midi dans le canapé », comme son père le faisait devant la course de F1 quand il était petit.
Mais malheureusement, le hasard s’acharnait sur lui. À peine sa voiture atteignait-elle l’autoroute que son GSM sonna. C’était Boris. Jean n’avait pas envie de décrocher, il ne voulait pas décrocher et ne décrochait pas. Mieux : il allait raccrocher au nez en cliquant sur le bouton rouge de son smartphone. Quoi que Boris voulût, cela pouvait attendre lundi.
Mais au moment d’appuyer sur le bouton, une voiture arriva derrière celle de Jean et lui fit perdre, une demi-seconde, le contrôle. Rien de grave, si ce n’est qu’au lieu de raccrocher à Boris, il avait décroché.
« Allô, Jean. C’est Boris.
— Euhhhh… oui.
— Je ne te dérange pas ?
— Je suis en voiture.
— OK. Dis, je n’ai pas reçu le bon document. Tu m’as envoyé la mauvaise version, une ancienne.
— Quoi ? »
Jean essayait de se souvenir de vendredi. Après avoir fait réparer son ordinateur, il était sûr d’avoir envoyé la bonne.
« T’es sûr ?
— Je l’ai sous les yeux, ce n’est pas le bon. Tu saurais m’envoyer le bon document rapidement ?
— C’est-à-dire que là, je suis en voiture.
— Non, mais quand tu rentres chez toi ?
— Josianne a dit que le réseau était mort tout le week-end. Ça peut pas attendre demain ?
— Ah oui, c’est vrai. Merde, je voulais le lire aujourd’hui.
— Ça peut attendre demain.
— Tu ne pourrais pas passer au bureau et te connecter ?
— Quoi ? Mais…
— C’est vraiment important. »
Jean en avait marre. Quand allait-il pouvoir s’allonger dans son canapé ? Il pensa immédiatement au détour qu’il devrait faire pour aller au bureau. Pas un grand tour, car sa boîte était sur le chemin du retour, mais il ne voulait pas. D’un autre côté, s’il ne le faisait pas, il savait que Boris allait se plaindre, voire carrément se plaindre à son chef. Il était comme cela, Boris. Alors Jean dit :
« D’accord, je passe par le boulot en rentrant, je me connecte et t'envoies le tout.
— Super, merci. »
Au moins, cette réponse coupait court à la conversation.
Vingt minutes plus tard, Jean arriva devant le bâtiment de son travail. Ambiance curieuse quand il n’y a personne. Sa voiture était la seule sur l’immense parking. Avec son sac sur l’épaule, il s’avança vers les portes automatiques, chercha son badge afin d’activer l’ouverture et… ne le trouva pas. Il réfléchit : le bout de plastique était dans sa veste qu’il avait oubliée dans la salle du club d’archers. Il devait faire demi-tour et aller la récupérer. Mais il n’en avait pas envie, il était fatigué.
Alors il alla au comptoir de sécurité et demanda de l’aide.
« Pardon, je dois aller à mon bureau, mais j’ai oublié mon badge.
— Vous travaillez le week-end ?
— Non, c’est exceptionnel, mais comme il n’y a pas de réseau externe, je dois utiliser le câble. Vous pourriez m’ouvrir, j’en ai pour 20 minutes.
— Vous avez une pièce d’identité ?
— Quoi ? Non, j’ai tout oublié dans ma veste.
— Non, mais je ne peux pas vous ouvrir alors. »
Jean en avait une marre. Il prit son téléphone de rage et retéléphona à Boris.
« Boris, je ne sais pas comment rentrer dans le bâtiment. Non, j’ai oublié mon portefeuille. Quoi, oui, si tu peux faire quelque chose. »
Et il raccrocha.
Pendant dix minutes, Jean attendit dans le vide que quelque chose se passe. Et Après ce long moment de solitude, le garde eut un appel. C’était Boris, qui avait téléphoné directement au garde pour lui dire que Jean pouvait rentrer en tant qu’externe. Le garde, après vérification que Boris était bien Boris, revint vers Jean et lui fit une carte temporaire.Jean atteignit son bureau aux environs de 15 heures, se connecta en filaire, envoya le bon document (qui ne s’était tout simplement pas synchronisé) et repartit aussitôt après avoir vérifié en personne que Boris avait bien reçu le document. Mais ce n’était toujours pas le moment de retourner chez lui. Il fallait d’abord qu’il aille récupérer sa veste avec tous ses papiers.
Au moment de démarrer la voiture, il pensait que cela irait vite, mais un accident sur le ring vint lui donner tort. À une vitesse de tortue, il atteignit le club en deux heures au lieu d’une. Idem pour le retour.
Jean arriva devant sa porte d’entrée aux environs de 19 heures. Ses yeux le portaient à peine. Il ne demandait plus qu’une chose : s’allonger dans son canapé. Mais avant de mettre la clé dans la porte, il écouta le silence afin de s’assurer que personne ne lui demande quelque chose. Même son GSM resta muet.Et une fois qu’il en prit conscience, il ouvrit sa porte, laissa tomber son sac, alla dans sa chambre et s’allongea sur son lit. Il dormit jusqu’au lendemain matin.Lundi matin, Jean arriva au bureau avec un peu de retard. Il salua tout le monde et, une fois son PC connecté, il se dirigea vers la machine à café. Les discussions allaient bon train. Patrick-Marie expliqua la taille de ses rosiers tandis que Josianne, avec des étoiles dans les yeux, raconta son city-trip dans une grande ville européenne. Puis tout le monde se tourna vers Jean et Patrick-Marie demanda :
« Et toi, Jean, qu’as-tu fait de ton week-end ?
— Pas grand-chose. »
END
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