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Chapitre 2 - 2 Avril, crépuscule
Fiction
Tale
calendar Veröffentlicht am 24, Okt., 2026
calendar Aktualisiert am 24, Okt., 2026
time 15 min
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Chapitre 2 - 2 Avril, crépuscule

Le Dernier des Æternae

Chapitre 2 - 2 Avril, crépuscule


Martre (marte) des pins, Martes martes: mammifère carnivore de la famille des mustélidés, c’est une espèce peu connue, facilement confondue avec la fouine ( Martes foina ). De la taille d’un chat, pelage brun, la fourrure de sa gorge et de son poitrail a une teinte jaune orangée caractéristique.





J’ouvre lentement les yeux dans une pièce sombre. Le monde autour de moi reprend peu à peu consistance, les contours de ma réalité s’affirment dans la pénombre. Un instant, complètement perdu, je me demande où je suis, qui je suis. Puis, je reconnais les murs remplis de croquis et d’ébauches esquissées de ma chambre et tout me revient.

J’ai échoué, lamentablement. Je suis tombé face au Grand Nord, soufflé par les vents lacérants, mais je n’ai même pas eu l’obligeance de mourir dans ses steppes glacées. Le simple fait de me retrouver, en vie, bien au chaud dans les draps soyeux de mon lit est une humiliation de plus qui s’ajoute à une longue liste. Revenir brisé et les mains vides, après avoir effrontément défié la région la plus mortelle de notre planète. Je suis vraiment pire qu’un moins que rien.

Le cœur lourd, je tente sans succès de remuer et prends lentement conscience de l’état déplorable dans lequel je suis. Tout mon corps n’est que souffrance. Le moindre mouvement m’arrache un râle rauque qui s’échappe de ma gorge sèche puis de mes lèvres craquelées.

Soudain, je sens une masse légère remuer sur mon torse et une petite bosse se forme sous ma couverture, avant de remonter lentement le long de ma poitrine. Bientôt, une petite truffe brune émerge et des minuscules yeux noirs se posent sur moi. La petite martre que j’ai rencontré dans le Grand Nord baille à s’en décrocher la mâchoire puis se love doucement au creux de mon cou.

- Tu es enfin réveillé. se contente-t-elle de murmurer d’une voix ensommeillée.

Je demeure interdit de longs instants, les yeux rivés au plafond. Puis, dans un ultime effort, je sors mon bras de sous les draps et pose délicatement ma main sur elle. Sa chaleur me réconforte. Je sens une larme rouler sur le côté de mon visage.

Après un temps qui me paraît une éternité, je trouve la force de me redresser et de m’asseoir au bord du lit, les pieds au sol. La douleur lancinante de mes membres s’est évanouie et toutes mes sensations me reviennent peu à peu.

Je suis couvert de bandages, mes extrémités sont engourdies. Je porte mes mains à mes yeux et les observe comme si je les découvrais. Je plie avec difficulté mes doigts bandés et ne peux retenir une grimace de douleur lorsque je fais craquer mes phalanges récalcitrantes. Sous le tissus, je les sens poisseux et gluants et finis par comprendre qu’ils sont pleins de miel pour favoriser la cicatrisation de mes engelures. Malgré cela, ils n’ont pas pu sauver mon annulaire gauche qui n’est plus désormais qu’un moignon, amputé juste au-dessus de ma première phalange, la proximale.

Soudain, le bruit de ma porte qui s’entrebâille m’arrache au deuil de mon membre perdu et je vois une tête passer pour jeter un coup d’œil furtif à l’intérieur. C’est une domestique qui écarquille les yeux avant de disparaître aussitôt, laissant résonner dans le couloir des pas précipités. Après plusieurs minutes, Victoire entre à son tour et se dirige vers moi, suivie de sa bestia, Afsanaa.

Ses yeux verts se posent sur moi avec beaucoup de dédain, même si je peux y lire une pointe de surprise. Elle se plante face à moi, me dominant de toute sa hauteur et son imposante lionne vient renifler la petite martre qui se tient sur mes genoux. Nous nous fixons de longues secondes avant qu’elle ne se décide à briser la glace.

- Je ne pensais pas que tu allais te réveiller aussi tôt.

Sa voix est froide et mesurée. Elle s’est toujours adressée ainsi à moi et cela a le don de m’agacer.

- Comment ce fait-il que je sois ici ? je réponds sur le même ton. On ne revient jamais du Grand Nord.

- Il faut croire que pour notre plus grand malheur, ce n’était pas encore le moment pour toi de rejoindre ta mère. Quand tu as été retrouvé, tu étais dans un état critique d’hypothermie. Père et moi ne nous attendions pas à te trouver là-bas. Qu’est-ce que tu foutais dans le nord ? Ça faisait plus de dix mois que tu avais disparu et un beau matin, on te découvre à moitié congelé ! Qu’est-ce qui t’est encore passé par la tête sérieux ! Quoiqu’il en soit, tu n’étais pas censé survivre, ce n’est pas normal. Tu es littéralement revenu d’entre les morts. C’est un…

- Un miracle ?

- Pour toi peut-être, pour la famille, une malédiction.

Elle me détaille longuement avant d’ouvrir brusquement les rideaux. La lumière du jour déclinant envahit la pièce et me force à papilloter des yeux.

- Tu aurais dû mourir là-bas, poursuit-elle, ça aurait été mieux pour tout le monde.

Puis son regard se pose sur la petite martre qui a entrepris sa toilette.

- Quand ils t’ont trouvé, elle était collée à toi et ne t’a jamais quitté. Elle a veillé sur toi sans relâche. Depuis combien de temps êtes-vous liés ?

- Je l’ai rencontrée juste avant de perdre connaissance.

- Dans le Grand Nord ? Impossible.

- Puisque je te le dis.

- De toute façon, même ta bestia est ridicule. Tu es vraiment le pire des explorateurs.

Disant cela, elle passe sa main dans la fourrure dorée d’Afsanaa et la lionne colle son front contre son flanc. Je sens mon cœur se nouer.

- À quoi pensais-tu en t’entichant de cette fouine ?

- C’est une martre des pins. je la rectifie distraitement.

- Ce n’est pas toi qui vas m’apprendre à reconnaître un mustélidé.

Elle me foudroie du regard et son ton cinglant me fait l’effet d’une gifle. J’ai envie de répondre, mais je suis incapable de formuler le moindre mots, ces yeux-là ont toujours eu le don de me faire taire.

Après m’avoir toisé, elle me tourne ostensiblement le dos et, l’espace d’un instant, sa chevelure blonde, traversée par les rayons du soleil couchant, prend la teinte du pelage d’Afsanaa qui s’était levée à se suite. Après m’avoir sèchement lancé que père m’attendait, elles disparaissent dans le couloir. Je reste de longs instants silencieux, perdu dans mes pensées.

- Elle n’a pas l’air très gentille cette dame. murmure la petite martre en se pressant contre moi pour me réconforter. Pourtant, elle est venue tous les jours pour voir comment tu allais. Qui est-elle ?

- C’est ma grande sœur, Victoire. Et je crois que ça ne l’enchante pas de me revoir.

Je finis par me lever, puis me rassois aussitôt. Mes jambes fébriles ont du mal à me porter et ma tête s’est mise à tourner. Malgré cela, je me force à rester debout et commence à enfiler des vêtements à peu près présentables par dessus mes bandages. Après m’être un tant soit peu préparé, je me retrouve devant la porte du bureau de mon père. Je ne me souviens pas avoir quitté ma chambre, ni avoir traversé le dédale de couloirs du manoir pour y parvenir. Pourtant, la porte est bien devant moi et je n’ai qu’une chose à faire pour entrer. Pourtant, l’estomac noué, j’hésite.

Cela fait plus de dix mois que j’ai quitté mon père et me retrouver de nouveau face à lui m’emplit d’appréhension. D’autant plus que, si je suis parti, c’était pour le rendre fière et que j’étais censé revenir triomphant, lui présenter en trophée le dernier æterna. Au lieu de cela, je suis bredouille, faible et fatigué avec d’énormes cernes qui s’étendent sous mes yeux bruns. Je dois plus ressembler à un quelconque roturier malade qu’à l’héritier de l’une des familles les plus influentes du pays.

La petite martre remue sur mon épaule droite où elle a élu domicile. Elle ressent mon angoisse et, en vertu du lien unique qui unit un explorateur à sa bestia, partage toutes mes émotions. Alors pour éviter de la torturer d’avantage, je finis par m’annoncer et entrer.

La pièce est plongée dans une sorte de semi-obscurité suffocante qui ne fait qu’accroître mon mal-être. Malgré cette sensation désagréable, je me dresse et carre les épaules avant de m’avancer d’une démarche faussement assurée. Le baron est là, derrière le bureau mais réagit à peine à ma présence. Quand il finit par se détacher de son travail, il lève ses yeux gris vers moi en grognant.

Son long visage est fermé en une expression agacée et ses épais sourcils noirs – dont j’ai hérité – sont froncés, laissant sur sont front des rides prématurées. Son abondante chevelure noire grisonnante aux tempes est plus longue qu’à mon départ, mais il s’agit du seul changement notable. Il a toujours ce même nez aquilin, ces mêmes fines lèvres constamment pincées et cette carrure imposante qui me faisait rêver quand j’étais gamin. Même s'il m’a légué ses épaules et sa taille, je ressemble plus à ma mère qui a adouci ses traits durs et coloré ma peau de bronze à la lisière du caramel.

- Bonsoir père. je bredouille timidement.

- Tu as fini par te réveiller.

- Je...enfin, Victoire m’a dit que vous vouliez me voir.

Hochant la tête, il se laisse aller contre son dossier et m’étudie des pieds jusqu’au sommet du crâne.

- Tu as perdu beaucoup de poids, murmure-t-il, le Grand Nord ne t’a pas loupé. Le principal est que tu sois vivant, même si tu ressembles plus à un cadavre qu’à autre chose. Je n’aurais jamais cru cela possible.

Rêveur, il continue de me détailler avant que son regard ne s’arrête sur ma petite martre.

- Alors comme ça tu as fini par te trouver une bestia. Je commençais à désespérer. Qu’est-ce que c’est au juste ?

- Une martre des pins. je réponds aussitôt.

- J’aurai dit une sorte de belette, mais bon, je n’ai jamais été très bon en classification. Quel est son nom ?

- Je ne me suis pas encore décidé.

À dire vrai, je n’y ai même pas songé.

- Dépêche-toi, il faut que je l’inscrive dans le registre familial.

Puis, perdu dans ses pensées, il laisse pendre sa main hors de son siège, là où, il y a quelques années encore, Romulus aurait glissé son cou. Mon père adorait sa bestia, un immense loup gris qu’il avait rencontré lors de sa première expédition. La disparition du prédateur l’a dévasté et il ne s’est jamais vraiment remis de la mort de son meilleur ami.

Soudain, mon père se reprend et pose sur moi un regard glacial où danse néanmoins une flamme de colère.

- Qu’est-ce que tu faisais dans le Grand Nord ?! Tu ne réfléchis donc jamais ?!

- Je…

- Qu’ai-je fait pour avoir un fils pareil ? Tu ne te rends pas compte de la honte que tu as jeté sur nous ! Notre famille va devenir la risée de toute la noblesse par ta faute ! Déjà que j’ai eu beaucoup à faire avec ton grand-père, je ne peux pas en plus m’occuper de toi. Que ne puisses tu être comme ta sœur, elle au moins sait comment faire honneur à notre nom.

Je sens mon cœur se serrer douloureusement. À cet instant, cet homme n’est plus mon père. Il redevient le puissant baron Victor Darkflower, riche héritier de la famille fondatrice de cette cité, descendent d’une lignée d’explorateurs de renom.

- Ça tombe bien que tu sois réveillé finalement. Ce soir, j’organise une réception où se réuniront tous les plus grands du pays. Tu vas y aller pour montrer à tous que tu n’es pas mort, histoire de faire un tant soit peu taire tous les murmures que tu as créé. Suis-je clair ?

- On ne peut plus père.

- Victoire sera là elle aussi pour rattraper les pots cassés. Alors dépêche toi de te préparer et essaies de ressembler à autre chose qu’à un cadavre ambulant. Et pour finir, arrange moi ce que tu as sur le crâne, on dirait une serpillière.

Passant une main sur ma tête, c’est alors que je me rends compte de l’état de mes cheveux frisés tout emmêlés qui ont commencé à lockser.

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