Vous avez omis de citer l'Amour
Imaginez ceci : la Terre serait totalement plongée dans l’ombre, inconsciente de sa propre forme, oublieuse de tout ce qui pullule habituellement à sa surface, plantes, animaux, hommes et femmes, petits enfants jouant dans les cours d’école. Rien ne serait visible qu’une immense matière opaque, ténébreuse, genre de jarre occluse au sein de laquelle plus rien ne se distinguerait de rien. Cependant n’allez pas croire que les susnommés, plantes, animaux, hommes et femmes, enfants, aient pu aussi facilement renoncer à leur privilège de voir, de toucher, d’éprouver, en un mot de vivre au plein de leur singulière existence. Ce serait comme si, revenus à une manière de concrétion originaire, ils étaient à nouveau soudés au fondement dont ils provenaient, soudaine et étrange involution qui les ramènerait au statut mutique et immuable du minéral. Et savez-vous au moins ce qu’ils regretteraient de leur vie antécédente ? Sans doute penserez-vous aux loisirs, aux friandises et autres plaisirs de la table, aux écrans polychromes diffuseurs de rêve. Certes, ceci s’imprimerait dans leur cerveau de pierre à la manière d’une immense vacuité. Mais vous avez omis, dans votre hâte, de citer l’Amour, sa perte sonnant comme le gong du tragique. Oui, l’Amour leur manquerait et forerait en eux de grandes vrilles pareilles à ces tourbillons d’eau où disparaissent les flottilles de feuilles mortes. Mais ce dont ils seraient le plus en deuil, ce qui creuserait en eux l’abîme le plus vertigineux qui se pût imaginer : la perte du Mouvement, l’effacement de la Lumière. C’est dorénavant ceci, Mouvement, Lumière, qu’il faut porter au centre de notre attention. Comment pourrait-on davantage différer de ce qui fait sens bien au-delà des simples occupations du quotidien ? Comment pourrait-on se soustraire à ce qui nous anime en notre fond, à ce qui fait briller notre esprit, à ce qui dilate notre âme et la porte à la dimension des choses essentielles ? Comment ?
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