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Épisode 124 : Intervention
Fiction
Tale
calendar Pubblicato 31 ott 2026
calendar Aggiornato 31 ott 2026
time 26 min
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Text / Human creation

Épisode 124 : Intervention

🎧 Musique : Enya - May it be

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— En voilà assez. Maintenant, ça suffit.


Une troisième voix vient de s'élever.


À la surprise de tous. Du diable, de Siegfried, de l'assistance dans la salle de banquet, de tout le public qui un peu partout assiste à la scène là où l'espace s'est ouvert pour lui permettre de voir et d'entendre.


Tous les regards se portent sur celui qui vient de parler.


Le diable hésite à sourire.


— Prêtre Adalbéric... Eh bien ! Que nous vaut donc cette intervention bien tardive ?


S'il y en a un dans l'assistance qui estime qu'il est grand temps d'intervenir – à vrai dire, il est presque trop tard... – c'est bien le Père Adalbéric.


Certes, comme les autres, comme tout le monde, il est choqué par les révélations qu'il vient d'entendre.


Mais à vrai dire, il ne l'est qu'à moitié. Déjà, cela faisait bien six ou sept ans qu'il se doutait de quelque chose du genre. Depuis que la comtesse Mélusine est un jour venue le trouver dans son étude pour lui parler des craintes qu'elle concevait à propos de son époux. Et puis, s'il est bien offusqué, dans un sens, de voir jusqu'où allaient les choses en ce qui concernait son premier paroissien, et aussi à quel point ce dernier avait fait preuve à la fois d'un orgueil mal placé et d'une absence totale de confiance en ses compétences d'homme d'Église – dans un autre, il reçoit la même épiphanie qu'il y a cinq ans, le jour où il a appris que la comtesse Mélusine était en réalité une sirène : d'un seul coup, tout tombe ensemble, et tous les mystères reçoivent leur explication.


Il croit d'autant plus à la véracité de ce qu'il vient d'entendre que le comte Siegfried ne s'est opposé que très mollement aux affirmations du diable – quand il ne les a pas implicitement confirmées.


Mais il n'en arrive pas pour autant à maudire Siegfried.


— Tu viens de tracer un portrait bien sombre du comte de Lucilinburhuc. Alors certes, je suis son prieur depuis trente ans. Je connais ses faiblesses. Je connais ses défauts. C'est un être humain, tel que tu les hais bien sûr, avec toutes ses imperfections. Mais il n'est pas un homme mauvais. Certainement pas aussi mauvais que tu le laisses entendre.


Revenu de sa surprise, le diable retrouve son ton dur, coupant, et son volume vocal impressionnant.


— Toi, le prêtre, reste en dehors de ça. C'est une affaire qui se règle entre le comte Siegfried et moi – même si toi et tous les invités ici présents, et aussi tous ceux à qui j'en ai donné la possibilité, ont eu le privilège d'assister à la scène, d'apprendre ce qu'il y avait à savoir et le cas échéant – souvent, ce me semble – de revenir de quelques illusions.


Sa tirade le calme un peu.


— Eh oui... Ce que les gens sont en réalité n'est pas toujours ce qu'on croit, ni non plus ce qu'ils montrent d'eux-mêmes, et encore moins l'image qu'ils voudraient en donner. Toi aussi, ce me semble, tu t'es bien laissé avoir.

— Moins que tu le crois.

— Si tu le dis. Mais cela ne t'a pas donné la possibilité de faire grand-chose de ce que tu savais, ou de ce que tu as pu deviner. Cela ne t'a en tout cas pas permis de t'opposer à quoi que ce soit. D'ailleurs, sa confession, c'est moi qui viens de la faire. Pas lui. Et en public. Pas sous le sceau du secret. Et, surtout, malgré lui. Parce que si j'avais dû lui en laisser l'initiative... nous serions tous encore en train d'attendre. Et pour longtemps. D'ailleurs, l'initiative, à ce sujet, il l'a eue pendant trente ans. L'a-t-il jamais prise ?... Même à toi, il n'a jamais rien raconté de tout ceci. Il n'a même pas voulu le faire. Pourtant tu aurais dû en théorie être son tout premier confident. L'as-tu été ? Il me semble que non. Ce n'est pourtant pas faute d'avoir en ton temps essayé de le faire parler. Ce qui en mon temps m'a bien amusé, d'ailleurs. Mais sans ses aveux, tu ne pouvais rien faire. Sans preuves non plus. Tu ne pouvais pas agir sur de simples suppositions. Et surtout, pas sans son consentement ni sans sa volonté. Maintenant, certes tu sais enfin ce qu'il en est, mais il est trop tard.

— Pour Dieu, il n'est jamais trop tard. Car c'est à Lui que l'éternité appartient, tout comme l'univers d'ailleurs. Pour les siècles des siècles.

— Ben tiens. Le Maître du Temps, hein ?

— En effet, c'est ce qu'Il est. Le Maître du Temps, de l'Espace, et de la Création tout entière.


Le diable ricane.


— Ah oui ? Et je suppose que puisqu'il maîtrise si bien les choses, les gens, les événements et la ligne du temps, il va tous nous ramener en arrière pour permettre à notre cher comte Siegfried de réparer ses erreurs et de faire enfin à temps ce qu'il aurait dû faire depuis longtemps ? en sachant dès alors ce qu'il ne comprend que maintenant, évidemment ? Parce que comme le pensait à l'époque le comte Siegfried en personne, puisque Dieu a la maîtrise de tout, il peut bien intervenir en faisant un tout petit miracle ? Qu'est-ce que ça lui coûte ? Comme tu as pu t'en apercevoir aujourd'hui ici même, moi aussi, je réalise des prodiges.

— Dieu n'a pas pour habitude de tordre la ligne du temps.

— Encore heureux. Ce serait trop facile. Très facile pour lui je suppose... mais surtout trop facile pour certains. Mais alors, que compte-t-il faire, hein ? Je suis curieux.

— Dieu a toujours pitié de celui qui se repent.

— Le comte Siegfried a-t-il jamais manifesté le moindre repentir ? Je ne l'ai jamais entendu demander pardon à qui que ce soit de ce qu'il avait fait.

— Son comportement et même ses égarements témoignent de ses remords.

— Quel comportement, prêtre ? Ah oui, bien sûr – les nombreuses largesses dont il a fait bénéficier tes coreligionnaires, et l'ardeur tout apparente dont il a fait preuve pour répandre leurs idées. Effectivement, je suppose que cela mérite bien que tu essaies de récupérer ton paroissien, n'est-ce pas ? Après ce qu'il a fait pour vous tous, vous lui devez bien ça, non ?

— Il n'y a pas qu'avec l'Église que le comte de Lucilinburhuc a su se montrer généreux et compatissant.

— Généreux, dis-tu ? Oui, en effet, il a su à l'occasion faire la charité ici ou là. Avec le temps. Dans la mesure où il a réalisé que le reste ne suffirait pas à le faire échapper à son destin programmé. Il devait bien faire quelques gestes : il ne pouvait pas faire moins. Mais compatissant ? Avec lui-même, sans aucun doute. Il n'a jamais eu son pareil pour pleurer sur son sort. Mais avec autrui ? Permets-moi d'en douter.

— Que je sache, Dieu ne t'a pas donné mission de sonder les reins et les cœurs. Ce n'est pas à toi non plus qu'il a donné le pouvoir de faire et de défaire, selon l'ordre de Melchisédech.

— Ha, prêtre, laisse-moi rire. Faire et défaire, dis-tu ? Autant parler de tordre la ligne du temps.

— Ce n'est pas ce que Dieu permet de faire à des gens comme moi. Nous sommes soumis, comme toutes les créatures, aux lois de la Création. Y compris celle du passage du temps.

— Ha. Alors Dieu permet donc à vous autres humains pécheurs d'échapper aux conséquences logiques et morales de vos actes ? Quelle mascarade. Je ne sais plus si je dois en rire ou en vomir. C'est ça, son sens de la justice ? Je préfère le mien.

— Que sais-tu vraiment de la justice de Dieu ? Ce n'est pas à toi qu'il revient de juger de Son équité. Malgré tout ce que tu es, tu n'es jamais qu'une créature comme les autres. Toi non plus, tu n'as pas la vision globale de l'Univers et de l'Histoire qui te permettrait d'en juger. Certes, Dieu cesse à un moment donné de pardonner aux créatures qui, comme toi, préfèrent s'enfoncer dans la faute et dans l'erreur. Mais là, ce n'est pas le pardon de Dieu qui est en défaut, c'est la créature qui préfère s'enfoncer dans le péché plutôt que d'avoir l'humilité de se repentir. Dieu n'éteint pas la mèche qui fume encore, ni la braise dont un grand feu pourrait un jour repartir. Il tend toujours la perche à celui qui reconnaît qu'il s'est trompé. Jusque sur la croix, Notre Seigneur a bien pardonné au bon larron.

— Ha, ha, ha. Reconnaître ses erreurs, la mèche qui fume encore, la braise qui rougeoie, le bon larron. Foutez-moi tous la paix avec ces mièvreries sans nom. Bienveillance, dites-vous ? Complaisance, oui ! Et les victimes, vous y pensez ? Et la réparation ? La compensation ? L'expiation ? Vous y pensez aussi ? D'ailleurs, qu'est-ce qui arrive jamais à compenser pleinement une tranquillité perdue ? Des maux qui auraient pu être évités ? plutôt qu'effacés ou bien réparés ? Non, non. Rien de tout ça. Punition et vengeance sont les deux mammelles de la seule vraie justice. Elles seules sont à la mesure de ce qui a été perdu. Véritablement perdu. Elles seules reconnaissent que ce qui a été perdu ne se retrouve plus.


Le Père Adalbéric retient son propre sarcasme et se contente de sourire – même pas en coin.


— Allons donc. Comme si les victimes, tu t'en souciais tellement. Je dois dire qu'en matière d'hypocrisie, tu te défends pas mal.

— Le domaine qu'on m'a laissé est, dit-on, pavé de bonnes intentions. Il est surtout pavé de justice jamais rendue et de pardon trop facile, et de l'amertume, de la colère et de la frustration qu'ils ont produites. D'ailleurs, puisque nous parlons de pardon, manifester ses remords par sa conduite peut sembler bel et bien. Mais le plus souvent, ce n'est qu'une couverture. Je ne sonde peut-être pas toujours les reins et les cœurs, mais j'y arrive mieux que toi et ceux de ton espèce. Moi, je ne suis pas dupe de l'hypocrisie de ceux qui prétendent cacher leurs vices et leurs fautes derrière un masque de bonne conduite. Et je ne suis pas ému par le pathétique de la contrition de ceux qui ont commencé par tout détruire autour d'eux, pour ensuite venir pleurer et se lamenter sur leurs ruines, puis essayer de reconstruire ce qu'ils peuvent sans jamais vraiment y arriver, pour enfin s'en plaindre et pleurnicher auprès des autres pour qu'ils viennent les aider. Ils ont tout cassé, c'est ce qu'ils voulaient, alors qu'ils l'assument, et qu'ils vivent avec ! Qu'ils se débrouillent, et qu'ils laissent les autres tranquilles avec ça. Les autres n'ont rien fait, ils n'ont rien à voir avec ça, qu'on les laisse en paix. Et que les autres à leur tour ne se mêlent pas de problèmes qui ne les concernent pas, s'ils ne veulent pas avoir d'ennuis qu'ensuite ils ne pourront pas gérer. La règle est pourtant claire, et elle est très simple. À comprendre comme à appliquer. Désolé, le pathétique n'est pas mon esthétique.

— Je préfère avoir de la compassion pour celui ou celle qui n'a pas toujours conscience des conséquences de ses actes. Il n'y a rien de pire que de tomber dans un piège qu'on n'a jamais prévu, puis de s'emprisonner un peu plus dedans à chaque fois qu'on essaie d'en sortir. J'ai de l'empathie pour tous ceux et toutes celles qui se retrouvent dans une telle situation.

— Bien sûr. Vous autres les humains, vous ne voyez jamais rien venir. L'anticipation, ce n'est pas votre fort. C'est bien pour cela que je ne comprendrai jamais pourquoi Dieu semble avoir de si grands projets pour vous. Vous n'êtes pas du tout à la hauteur. Vous n'êtes que de grands enfants. L'univers a besoin de créatures adultes, capables d'anticiper les conséquences et d'assumer leurs actes. Pas de grands enfants attardés qui expérimentent tous azimuts, qui font tout un tas de bêtises, et qui viennent pleurnicher ensuite parce que les choses ne se sont pas passées comme ils l'avaient prévu et que ça a fait des dégâts qu'ils ne peuvent ni effacer ni réparer. Ceux qu'on laisse agir, ce sont les adultes. Ceux qui savent ce qu'ils font et pourquoi ils le font. Les enfants, on les boucle à double tour dans leur chambre et on leur apprend à vivre. À coups de trique s'il le faut – s'ils posent trop de questions, s'ils ne veulent pas comprendre et si les adultes n'ont pas les ressources suffisantes pour leur expliquer tout en détail, surtout quand ils ont eux-mêmes autre chose à faire. Que les adultes se consolent : ce que les enfants ne comprennent pas maintenant, ils le comprendront plus tard, et toujours bien assez tôt. Et le jour où ils comprendront, ils seront les premiers à remercier les adultes qui leur auront donné de la trique, même s'ils les maudissent aujourd'hui. Ce jour-là, ils comprendront que la trique leur aura évité de faire beaucoup de bêtises dont ils auraient eu du mal à se sortir, et ils comprendront aussi pourquoi les adultes ne pouvaient pas toujours tout leur expliquer, parce qu'ils en seront devenus eux-mêmes et qu'ils en auront eux aussi les nombreuses tâches et responsabilités – entre lesquelles ils essaieront de naviguer dans l'urgence avec plus ou moins de succès.


Le Père Adalbéric se tait un moment. Lui aussi est d'avis que la trique est aussi efficace que les longs sermons, mais bien plus efficiente parce que plus économe en ressources. Ce n'est pas un terrain sur lequel il peut s'opposer au diable. Mais il ne renonce pas au combat pour autant.


— Cela ne signifie pas qu'il faille rejeter la compassion pour le pécheur ignorant. Quand tu as réussi à convaincre Ève, puis Adam ensuite, aucun des deux n'avaient les moyens de savoir que tu leur mentais par omission.

— Certes. Mais c'était justement le but de l'opération : prouver par les faits qu'ils n'étaient pas à la hauteur des grands projets que Dieu semblait avoir pour eux.

— Oh, la belle excuse. En attendant, pour ma part, je préfère avoir de la compassion pour les égarés.

— Évidemment. Toi, tu es un humain. Tu prends la défense de ceux de ton espèce. Quoi de plus naturel. Après tout, tu pourrais être toi-même un égaré un jour. Ou si tu ne l'as pas été, tu aurais pu l'être. Moi, évidemment, pas de danger. Contrairement à vous, je sais toujours où je vais, à tout moment, pourquoi et comment. Vous, vous êtes loin du compte. Vous en êtes réduits à faire confiance à ce qu'un autre vous dit ou vous montre, et ce n'est qu'après avoir fait bien des bêtises que vous commencez à entrevoir par vous-même la distinction entre le vrai et le faux. Mais bon. C'était le choix de Dieu. Ce n'aurait certainement pas été le mien. Moi, je suis pour le respect des règles, et pour réserver l'exécution des projets à ceux qui ont la capacité de le faire parce qu'ils savent ce qu'ils font.


Le diable prend le temps de faire un tour sur lui-même.


— Quoi qu'il en soit, en matière de respect des règles, il y en a une que je vais me faire un plaisir de te rappeler : c'est qu'en matière de repentir, la conduite ne suffit pas, car elle peut n'être qu'une couverture. Certes, les paroles à elles seules ne suffisent pas non plus. Mais elles sont nécessaires à côté des actes pour attester la réalité et la sincérité du repentir. Pour pouvoir être pardonné, il faut commencer par reconnaître sa faute – et par la reconnaître assez explicitement et assez ouvertement pour que le changement ultérieur de conduite ne se résume pas à se cacher en plein jour. Tu as dû apprendre tout cela au séminaire, non ?

— Où veux-tu en venir ?

— Où je veux en venir ?...


Le doigt griffu du diable montre Siegfried, encore toujours étendu par terre, prostré, les yeux écarquillés.


— C'est pourtant évident, prêtre. Ton paroissien, là, ici présent, quand a-t-il jamais reconnu sa faute ? Quand l'as-tu jamais entendu exprimer son repentir ?... Il ne s'est jamais confessé à toi. À quelqu'un d'autre non plus. Il a pourtant eu trente ans pour le faire, et de nombreuses occasions. Toi-même, tu ne t'es pas privé de lui en donner. Jamais il n'a saisi aucune des perches qui lui ont été tendues. Jamais il ne l'a voulu. Parce que le faire, ça impliquait de renoncer à tout ce qu'il en avait obtenu. Et ça, il ne le voulait pas. C'était donc bien un choix. Aujourd'hui même, ici même, quand l'as-tu entendu reconnaître son choix ? C'est moi qui vous ai fait sa dénonciation, à tous ici présents ou assistants. Ce n'est pas lui qui vous a fait sa confession. Même s'il n'a rien contesté de ce que j'ai relaté à son sujet – parce que tout était vrai. Quand l'as-tu entendu en exprimer regrets ou remords ? Il ne l'a pas fait une seule fois. Pas même une seule et unique pauvre petite fois. Alors que pourtant, ça lui aurait suffi pour changer tout son destin. Ce que j'aurais bien entendu désapprouvé, comme tu dois certainement t'en douter. Mais en avait-il envie ? Quoi qu'il en prétende, non. Tout ce qu'il a fait ici aujourd'hui, c'est tenter de se justifier, chercher des excuses et quelqu'un d'autre sur qui rejeter sa faute. Pour ne pas renoncer au bénéfice de tout ce qu'il a obtenu. Pour ne pas avoir à reconnaître qu'il a gaspillé son temps pour rien. Pour des choses dont il n'emportera pas une seule là où il va maintenant. À présent, son temps est échu, et il est trop tard. Trop tard pour rattraper quoi que ce soit. Le temps est venu pour lui d'assumer enfin les conséquences de ses choix. Fin de l'histoire.

— Holà, pas si vite. Il n'est pas encore parti avec toi. Tant que le comte de Lucilinburhuc est encore ici parmi nous, tout reste possible. Tout peut encore être rattrapé.


La bouche du diable s'étire en un sourire figé aux lèvres rentrées.


— Décidément, j'aurais dû être plus expéditif. J'essaie toujours de rendre la vue aux aveugles. Je sais, cela me perdra.


Le Père Adalbéric a le sourire plus large.


— Dis plutôt que par chance pour tes victimes, tu te laisses régulièrement piéger par ta propre vanité. Le personnage de l'Accusateur est un des rôles que tu préfères jouer. À telle enseigne qu'il en est devenu l'un de tes surnoms.

— J'accuse qui le mérite. Et parmi vous, humain, qui ne le mérite pas ? Tu devrais plutôt me plaindre, parce que vous m'en donnez, du travail. Il arrive toujours un moment où justice doit être rendue.

— Ce moment arrivera, et tu le sais très bien. Mais ce n'est pas à toi de décider quand il viendra, et ce ne sera pas non plus à toi de la rendre quand il sera là. En attendant, les portes de l'enfer ne prévalent pas contre la parole d'un homme d'Église. Et cela aussi, tu le sais.

— Effectivement. Et c'est bien dommage. Je vois bien aussi pourquoi tu te mêles de notre affaire : parce que le comte Siegfried a su manœuvrer pour faire de toi et de tes coreligionnaires ses obligés. Vous devriez un peu plus vous méfier de tous ces gens apparemment si généreux qui vous comblent de largesses qui ne sont qu'autant de dettes que vous contractez envers eux. La plupart du temps, ils ont quelque chose à cacher et le dissimulent en plein jour. Alors vas-y, rembourse ta dette, et défends-le. Mais ne le crois pas tiré d'affaire pour autant. Heureusement pour toi, et aussi pour les tiens, tu n'es pas tenu par une obligation de résultat. Ne te crois surtout pas obligé d'en faire plus que le strict nécessaire.

— Si tu commençais par cesser de parler au nom du comte de Lucilinburhuc, et si tu le laissais parler lui-même en son propre nom ? Ce serait déjà un bon début.

— Franchement parlé, je ne crois pas que cela serve à grand-chose d'autre qu'à te faire duper. J'aurais plus confiance en toi si je te savais capable de ne pas toujours croire tout ce qu'il te raconte. Mais si c'est ainsi que tu veux procéder, vas-y, fais à ton aise. De toute façon, vous autres les humains, quelles que soient vos croyances, ou même vos incroyances, au fond, vous adorez que l'on vous mente. Ou tout au moins, cela ne vous dérange pas, pas autant que vous aimez vous l'imaginer – du moment que l'on vous dise ce que vous désirez entendre. Au fond, c'est ça que vous voulez vraiment. Le reste n'a pour vous pas grande importance, pas même la vérité. Alors vas-y. Je suppose que le comte Siegfried te connaît assez bien pour savoir ce qu'il doit te dire s'il veut avoir une chance que tu le tires d'affaire.

— Si j'ai besoin de conseils, ce n'est certainement pas à toi que je les demanderai, pas plus que ce n'est à toi que j'adresserai mes prières. Alors laisse-moi m'adresser en personne au comte de Lucilinburhuc, et laisse-nous nous entretenir en paix.


Épisode 125 : Confession


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