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Chapitre 3 - 2 avril, nuit
Fiction
Tale
calendar Pubblicato 2 nov 2026
calendar Aggiornato 2 nov 2026
time 17 min
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Chapitre 3 - 2 avril, nuit

Le Dernier des Æternae

Chapitre 3 - 2 avril, nuit


Lion, Panthera leo : mammifère carnivore de la famille des félins, les lions sont de puissants prédateurs pouvant atteindre jusqu’à 250kg. Les mâles sont reconnaissables à leur imposante crinière fauve mais, bien que d’une corpulence en moyenne 40 % moindre, ce sont les lionnes qui chassent. Ce sont de redoutables prédatrices.





Lorsque je termine de me préparer, il est déjà tard. Le soleil a disparu à l’horizon, englouti par les frondaisons, et un voile bleu nuit a recouvert le ciel. Je n’ai qu’une envie, disparaître dans mes draps et fermer les yeux, comme si cette simple action pouvait me permettre de tout oublier, effacer l’ombre démesurée de mon échec. Au lieu de cela, je dois obéir à mon père et montrer au monde que le dernier fils du baron Victor Darkflower, qui a disparu pendant plus de dix mois, est de retour et en pleine forme. Quoique sur ce point là, je vais devoir me surpasser.

Le Grand Nord a laissé sa marque sur moi. Je flotte dans mon costume de cérémonie qui était pourtant juste aux épaules et même si j’ai déjà pu enlever mes bandages empoissés de miel, il me manque toujours un annulaire. Je suis parvenu à masquer les cernes qui s’étendent telles des ombres sous mes yeux las, mais mon teint mat, autrefois gorgé de soleil, reste pâle et maladif. Et puis, je ne pourrai pas rester debout bien longtemps de toute façon…

- Monsieur Wilfried, vous êtes attendu dans le salon par madame votre sœur.

La domestique se tient nerveusement près de la port, les yeux rivés au sol, n’osant pas les lever pour me regarder. Pour elle, je suis un revenant, je la terrifie. Ma bestia m’a confié que c’est elle qui était chargée de s’occuper de moi et j’imagine bien que veiller sur un cadavre qui revient peu à peu à la vie n’est pas la meilleure des expériences. Je comprends totalement son effroi superstitieux. Moi-même ne réalise pas encore tout à fait le miracle qui me permet de me tenir debout et de continuer mon existence comme si de rien était. Comme si le Grand Nord ne m’avait pas…

- M.Wilfried.

Je la congédie d’un signe de tête et elle disparaît aussitôt. Avant de sortir, j’enfile ma chevalière aux armoiries de ma maison et constate avec désolation qu’elle ne me va plus. Je suis obligé de la mettre sur mon pouce pour éviter qu’elle ne tombe. Je lance un dernier coup d’œil sur mon reflet et rectifie mon col. Je passe pensivement mes doigts dans mes cheveux coupés à ras. Avant, je laissais mes boucles frisées couronner mon front, mais quand mère est morte, je n’ai plus eu le courage de m’en occuper. Depuis, je ne les laisse plus pousser.

Mes pas résonnent dans les couloirs. Les tableaux aux murs se succèdent sans que je ne leur accorde la moindre attention. Je défile devant toutes les générations de Darkflower qui m’ont précédé, tous des portraits graves arborant cette même expression froide et austère et qui semblent me fixer avec désapprobation. Ils ont tous été explorateurs et tous mes aïeux ont fait de grandes découvertes. Ils ont donné leur nom, fondé des cités, créé des grandes industries… Ils ont tous marqué leur époque. Il n’y a que moi qui n’aie rien fait.

À côté de tous ces portraits, je fais presque tache. Ma nullité est une honte, mon métissage, un affront. Je ne me suis jamais vraiment senti à l’aise dans cette famille. Il n’y avait que ma mère qui m’aidait à me sentir à ma place…

- Arrête de te tracasser, me sermonne tendrement ma bestia, à cause de toi je me sens toute bizarre. Trouve moi un nom plutôt !!

Son impatience me fait sourire, mais je n’ai pas le temps d’y réfléchir car déjà j’entre dans l’antichambre où m’attend Victoire. À mon arrivée, elle se tourne vers moi et Afsanaa se dresse sur ses pattes. Ses cheveux blonds s’échappent en boucles rebelles d’un chignon haut où sont piquées des fleurs. Elle porte une robe verte pâle, largement ouverte sur son dos, qui met en valeur ses yeux. Plus le temps passe et plus elle ressemble à sa mère.

- Tu en as mis du temps. se contente-t-elle de me lancer après m’avoir détaillé. Dépêche toi, nous sommes attendus.

Sans plus attendre, elle glisse son bras sous le mien et m’entraîne d’un pas pressé vers la porte qui mène à la grande salle. Afsanaa sur nos talons me renifle et se met à gronder sourdement.

- Elle dit que tu sens pareil qu’un vieux gnou malade. me confie Victoire.

- Merci pour le compliment.

- Moi j’aurais plutôt dit un oiseau blessé plein de vers ! renchérit ma martre.

- Merci pour le soutien.

À notre arrivée, toutes les têtes se tournent et l’orchestre marque un temps de latence avant de reprendre de plus belle. Je carre les épaules et Victoire à mon bras arbore son sourire le plus enjôleur. Nous nous avançons vers la foule.

Nous commençons par saluer nos convives qui ne cessent d’affluer. Je serre un nombre incalculable de mains moites ou parcheminées, des visages fardés ou rubiconds défilent devant moi sans qu’aucun ne me soit familier et je distribue des compliments, tantôt sur une robe horriblement choisie qui met pourtant en valeur la plupart des yeux, tantôt sur une mine tout à fait affreuse qui semble néanmoins trahir la vigueur et la santé de bon nombre de momies.

À mes côtés, ma sœur, le menton bien haut, est en pleine conversation avec un vieux marquis ayant fait fortune dans l’immobilier. Afsanaa, assise près de son humaine, attire les regards et force le respect : de toutes les bestiae présentes, il faut bien reconnaître que c’est elle la plus impressionnante.

Bientôt, mon corps encore convalescent me rappelle à l’ordre et la fatigue commence à me peser. Ma tête se met à bourdonner affreusement et j’ai le sentiment que les trilles entêtantes de l’orchestre cherchent à s’immiscer sournoisement dans mon crâne douloureux. Du coin de l’œil, je remarque un groupe de dames bariolées qui murmurent en m’observant à la dérobée. Leurs yeux moqueurs m’insupportent et leurs gloussements commencent à sérieusement m’agacer. Sur mon épaule, je sens ma bestia s’agiter. Prenant un verre sur le plateau d’un domestique, je m’éclipse discrètement et parviens finalement à me frayer un chemin à travers la foule. Je finis par atteindre, non sans peine, un mur assez éloigné de la musique qui résonne sous la voûte et dans mon esprit, où je m’adosse, l’air de rien. Je me fais oublier durant de longues minutes, mais l’accalmie se termine bien trop tôt à mon goût.

- C’est donc ici que tu te caches. Tu sais bien que père t’a…

- C’est bon Vic, lâche-moi un peu, je murmure épuisé, je ne vais tout de même pas passer la soirée à me pavaner devant tous ces vieux grincheux qui vont, de toutes les façons, jaser.

Au même moment, un groupe de jeunes hommes en costumes se détache de la masse et s’approche. Je m’écarte du mur et Victoire retrouve son masque charmeur.

- Alors comme ça le petit Wilfried Darkflower est de retour.

Je reconnais immédiatement ce brun au nez retroussé imbu de lui même qui vient de prendre la parole. Nous étions ensemble en primaire et je l’ai toujours détesté. Sa bestia est un singe doré au regard aussi mesquin de le sien.

- Le bruit court que notre petit fugitif était perdu quelque part dans le nord. Est-ce vrai ?

Son ton suffisant et goguenard me met hors de moi, mais je lui réponds tout de même d’une voix mielleuse.

- Je n’étais pas perdu, j’explorais. J’avais envie de découvrir autre chose que les vergers de mon père, ce qui n’est pas l’ambition de tous, à ce que je vois.

À mes mots, son visage vire au cramoisie et son singe me montre les dents.

- Tu étais sur les traces de ton grand-père ? glousse un second convive, riche héritier d’une famille de banquiers.

Cette fois, la pique m’atteint férocement et je pâlis.

- Il paraît qu’il cherchait un æterna. Ce vieux fou pensais que cette chimère existe et il est mort en courant après une ombre.

- Il est vrai que notre grand-père a disparu dans le désert glacé du Grand Nord, intervient Victoire avant même que je ne puisse ouvrir la bouche, mais il était parti pour cartographier cette région du monde dont les banquiers de ton espèce ne parlent que pour spéculer. Je ne peux qu’être impressionnée par ta critique pleine d’esprit d’un explorateur dont les découvertes ont fait la fortune de ton aïeul.

Son ton est d’une courtoisie glaçante et son regard vert, à cet instant, me rappelle celui de la lionne qui, à ses côtés, force l’admiration. Honteux, l’intéressé détourne le regard et ma sœur sourit affablement à nos convives qui tentent de dissimuler leur inconfort.

Sous ses airs de fleur délicate, Victoire est redoutable. Âgée d’à peine 24 ans, elle n’a rien a envié à toutes les générations d’explorateurs qui nous ont précédés. Elle a déjà effectué de nombreuses expéditions dans des régions toutes plus inhospitalières les unes que les autres, une chaîne de montagnes porte son nom et sa liaison avec Afsanaa n’a fait que renforcer son statut d’exploratrice de renom. Elle fait la fierté de notre famille et à côté d’elle, je ne suis personne.

J’ai toujours été dans son ombre. J’ai grandi en m’efforçant de lui ressembler, de l’égaler, mais plus les années passaient, plus le fossé qui nous séparait s’agrandissait. Elle est la fille parfaite, tout ce qu’un père peut demander de son héritière. Moi, je ne suis qu’un paria. Je n’ai rien accompli, je n’ai rien découvert… et pourtant, j’ai essayé. Je me suis efforcé d’être ce fils, cet explorateur digne de ma sœur, de mon père, de ma mère, de mon nom. Mais toujours rien. Je ne suis personne.

- Tu t’es enfin trouvé une bestia, fait remarquer une invitée qui ne me dit rien. Tu es presque un explorateur accompli maintenant. Qu’est-ce que c’est au juste ? Une loutre ?

- Une fouine. me coupe Victoire. Ce n’est pas la bestia la plus remarquable, mais ce serait trop lui en demander.

La pique fait effet et tous se mettent à glousser. Ma mâchoire se crispe et ma martre qui comprend être l’objet des moqueries se met à feuler.

- Il va falloir que tu penses à découvrir quelque chose, renchérit le brun de tout à l’heure, heureusement que vous portez la culotte pour deux Victoire. Votre frère devrait vous remercier…

- Demi. le coupe-t-elle. Wilfried est mon demi-frère.

Sa voix est devenue glacée et son ton est dédaigneux, presque dégoûté.

- Je me demande toujours ce que mon père est allé faire avec cette… cette femme noire.

- On dit qu’elle était exploratrice ! ricane une rousse au nez protubérant.

- Elle a dû découvrir l’étiquette, c’est bien assez pour une femme de son rang.

L’hilarité générale redouble de plus belle.

- C’est peut-être pour cela que Wilfried est aussi… diminué. Elle aura apporté une tare dans la lignée si pure des Darkflower.

- Un mulâtre explorateur, on aura tout vu !

Leurs visages se déforment horriblement en des rictus moqueurs et les sons qui s’échappent de leurs bouches béantes me font penser aux grognement rauques de quelques bêtes efflanquées. Seule Victoire se contient, un infime sourire étire ses lèvres sanguinolentes.

- On dit métis.

Ma voix vibre de colère et ma mâchoire est si crispée que je commence à en avoir des maux de tête.

- Comment ?

- Je suis métis, pas mulâtre !

- Quelle est la différence ? rétorque Victoire.

- Le premier terme est péjoratif, c’est une insulte. Et ma mère était l’une des plus grandes exploratrices de son temps, sa couleur de peau n’y changera rien.

- Arrête de nous embêter avec tes histoires Wil…

- Tu es juste jalouse. je crache, hors de moi .Tu es jalouse parce que père aimait et admirait ma mère alors qu’il a jeté la tienne comme une malpropre.

La main de Victoire se crispe sur son verre et son expression se fige. Une flamme de colère danse dans son regard vert et ses cheveux blonds se hérissent sur sa nuque. Afsanaa retrousse ses babines, dévoilant ses crocs, et ses griffes crissent sur les carreaux. Pourtant, alors que j’ai le sentiment qu’elles sont sur le point de se jeter sur moi, ma sœur reprend d’une voix posée, exacte, glaciale, ses yeux fixés sur moi.

- Estime toi heureux que père ait bien voulu te reconnaître comme son fils et t’ait permis d’avoir accès à une éducation. Il fût un temps où les enfants comme toi étaient cachés, si ce n’est tués. Je ne sais par quelle sorcellerie ta sauvage de mère a obtenu qu’il l’épouse, mais n’oublie jamais que les noirs dans ton genre n’ont rien à faire en noblesse si ce n’est ramasser notre merde. Tu n’es rien et tu ne seras jamais rien. Tu fais honte à notre famille et tu souilles notre sang.

Autour de moi, le monde s’efface et la musique de l’orchestre se fait lointaine. La réception s’estompe et les convives disparaissent. Il n’y a plus que moi et ma colère et Victoire. Les yeux rivés sur elle, je n’ai qu’une envie.

Lui arracher ce sourire suffisant et ce regard vert hautain qui me méprisent depuis 22 ans.

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