Épisode 120 : Préparation
🎧 Musique : Obsidian Score – The Last Light
Pour profiter pleinement de l'expérience de lecture en musique, si vous n'avez pas d'abonnement YouTube Premium, je vous conseille de lire ce texte sur ordinateur et d'ouvrir le lien musical dans un nouvel onglet. Ça marche tout aussi bien et ça a l'avantage d'être gratuit 🙂
-----------------------------------------------------
Siegfried a beau être forcé de reconnaître que sa situation est sans issue, de quelque façon qu'il la retourne – il ne peut malgré tout pas se résoudre à accepter son destin et à se résigner à sa damnation éternelle. Il ne peut pas renoncer à tenter, envers et contre tout, de regagner son paradis. Il ne veut pas abandonner tout espoir de salut.
Mais aussi désespérée que sa situation lui apparaisse, il ne peut pas non plus se résoudre à s'en ouvrir à quelqu'un d'autre. Pas même à un prêtre. Surtout pas à un prêtre. Et au Père Adalbéric moins encore qu'à n'importe quel autre. La honte est trop forte – tout comme la certitude d'être rejeté et maudit à tout jamais si jamais il avoue ce qu'il a fait. Il est certain que son sort sera encore pire après qu'avant. Déjà, seuls le choc et un immense désespoir lui avaient donné en son temps le courage d'avouer au Père Adalbéric qu'il venait de découvrir que Mélusine était en réalité une sirène. Mais cet aveu relevait-il vraiment du courage ? ou bien de la force d'inertie d'un torrent trop puissant pour pouvoir être contenu... et, aussi, de la détresse de se savoir innocent, et de la nécessité impérieuse et urgente d'en convaincre quelqu'un d'autre ? Et qui pouvait le mieux le conforter dans sa conviction – et ainsi le rassurer... – que son vieux prieur ?
Pour ce qui est de Mélusine, il peut au moins avancer l'excuse de l'ignorance.
Mais pour ce qui est du diable ?
Pourrait-il là aussi avancer l'excuse de l'ignorance et être pris de la même manière au sérieux ?
Évidemment non. Et il le sait très bien.
C'est bien pour cela qu'il ne peut en parler à personne.
Il veut encore espérer pouvoir s'en tirer tout seul. Un peu de ruse peut-être, un peu d'ingéniosité...
Ce qui lui reste en la matière est bien maigre et, pour tout dire, pathétique. Le diable n'aurait pas tort sur ce point. Mais au moins personne ne pourra dire qu'il n'aura pas tout essayé. Tout. N'importe quoi. Tout ce qui était en son pouvoir. Tout ce à quoi il a pu penser.
Dans à peine quelques semaines, son contrat viendra à terme. La Petite Forteresse aura trente ans... et Lucilinburhuc avec elle.
Les trente ans de Lucilinburhuc, ça se fête. Pour tout dire, cela mérite même une grande fête.
Et c'est bien ce que Siegfried compte organiser.
Le diable a l'habitude d'agir en cachette, dans l'obscurité. Osera-t-il jamais se montrer au grand jour dans les lumières d'une grande fête ? en plein milieu d'une foule qui lui est franchement hostile ? ou à tout le moins très loin d'être acquise à sa cause ?
Si le diable laisse passer l'échéance de son contrat sans se manifester, il ne pourra plus réclamer son dû...
... et alors, Siegfried sera sauvé.
Sans que ses fautes doivent être exposées. À qui que ce soit.
C'est un calcul hasardeux, et Siegfried le sait. Mais c'est la seule chance qu'il lui reste, et il lui est impossible de ne pas la tenter.
Sa dernière chance consiste à noyer l'échéance de son contrat dans une grande fête, à laquelle tous seront conviés. Toute la population de Lucilinburhuc. Toute sa maisonnée du château. Les métayers de Koerich. Les seigneurs des environs. Les populations avoisinantes, de Trèves, de Metz, de Bouillon, de Coblence. Des représentants de l'abbaye de Saint-Maximin. Des évêques. Son suzerain, le duc de Lotharingie. Il faudra faire les choses en grand. Inviter le plus de gens possible. S'il le pouvait, Siegfried ramènerait le monde entier à Lucilinburhuc. Le diable n'oserait tout de même pas se montrer à découvert devant tout le monde ? au sens le plus littéral du terme ?
Alors, non, Siegfried ne ramènera pas littéralement le monde entier à Lucilinburhuc. Ce n'est pas en son pouvoir. Il ne peut pas atteindre autant de gens, il n'a plus le temps d'envoyer quiconque aussi loin, et la ville ne serait jamais assez grande de toute façon – pas même ses deux comtés en entier – pour les contenir tous. Et puis, à l'autre bout du monde, dans des contrées dont il devine à peine l'existence, ou même pas, qui connaît celle de Lucilinburhuc, et qui s'en soucie ? Personne.
Mais il ramènera quand même autant de gens qu'il le pourra, d'aussi loin qu'il le pourra. Aucun pied carré du château, de la ville et de ses environs ne devra rester inoccupé. Seigneurs, manants, prêtres, moines et laïcs, tous devront être là. Hommes, femmes, enfants, bébés, vieillards, jouvenceaux et jouvencelles, valides, malades, handicapés, estropiés – tous devront être là. Se réjouir, ou pas, mais être là. Leur présence même, à tous et à toutes, découragera le diable de montrer son nez. Du moins c'est ce que Siegfried espère. C'est ce sur quoi il compte.
Alors, certes, une fête de cette ampleur, c'est toute une logistique à organiser. Il faut prévoir des provisions en quantité suffisante pour ravitailler tout ce beau monde, en nourriture et en boissons. Il faut pouvoir loger pendant plusieurs jours tous ceux qui viendront de loin. Il faut prévoir des distractions en nombre suffisant : baladins, saltimbanques, conteurs, musiciens, chanteurs, troupes de théâtre. Peut-être un marché aussi, le peuple adore les marchés. Il faut que ce soit une fête dont on se souvienne, une de celles qui marquent les esprits. Il faut que toutes les rues soient décorées, de drapeaux, de fanions, de banderoles, tous aux couleurs du comté et à son effigie. Il faut des lampions pour éclairer les soirées, que la lumière soit ! Que l'on chante, que l'on danse, que l'on mange, que l'on boive, que l'on s'amuse. Les distractions sont rares, il faut que le bon peuple en ait à foison, jusqu'à plus soif. Que les festivités s'étendent sur plusieurs jours de suite. Qu'elles marquent les mémoires sur des mois, des années, des décennies, des générations. Que les torches brûlent jusqu'au bout de la nuit, que la foule envahisse les rues, que la rumeur soit telle qu'elle maintienne le diable coincé au fin fond de son enfer.
La préparation du festival mobilise désormais toutes les énergies, à la Petite Forteresse, en ville, dans tout le comté et jusqu'à Koerich. Des crieurs publics sont envoyés faire le tour des grand-places de tous les villages des seigneuries environnantes pour y annoncer les réjouissances à venir. On installe de grandes tentes sur les places et dans les champs. On réquisitionne tables, chaises, bancs. On chasse, on égorge, on plume, on dépèce, on équarrit. On coupe du bois dans la forêt, on installe de grands feux et de gigantesques tourne-broche. On récolte des légumes, des fruits, on les lave, on les pèle, on les coupe, on fait cuire soupes et confitures dans d'immenses marmites. On prend des bains, on se fabrique des atours spécialement pour l'occasion. Les auberges sont réquisitionnées, même les simples habitants sont mis à contribution. Il va y avoir du monde à loger. Tout le château, toute la ville, tout le comté sont en ébullition.
Siegfried dirige et coordonne le tout depuis sa Petite Forteresse, et il se sent revivre avec toute cette activité qui lui redonne de l'espoir et l'empêche de penser. Mais, surtout, il soigne avec attention ce qu'il espère voir devenir son atout maître : tout un régiment de gardes, postés sur les remparts, à toutes les entrées et dans tous les couloirs du château, et qui auront pour instruction, le jour fatidique, de ne plus laisser entrer personne. Les seigneurs des environs ainsi que leurs familles logeront déjà sur place à l'avance. Des instructions sont d'ores et déjà données en ce sens, sous des prétextes divers : personne ne doit se douter de rien, tout doit paraître absolument normal – ou à tout le moins aussi normal que possible. Mais il ne faut pas laisser au diable l'occasion de s'introduire sur place sous le déguisement d'un parent ou d'un mendiant. C'est aussi pour cela qu'il exige de n'engager que des gardes qui se connaissent tous entre eux, qui ne se laisseront donc pas duper si d'aventure le diable tentait de se faire passer pour l'un des leurs. Tout doit être prévu au moindre détail près. Rien ne peut être laissé au hasard. Il y va de son salut éternel.
Épisode 121 : Terreur
Crédit images : toutes les images publiées dans cette Creative Room sont mes créations personnelles assistées par IA sur Fotor.com, retouchées sur Microsoft Photos
© Jackie H, 2024–2026
Tous droits réservés selon toutes législations et conventions nationales et internationales en vigueur, qu'il s'agisse d'individus humains, d'organisations ou d'intelligences artificielles
Texte entièrement rédigé par un être humain
Dans la foulée de la Notice IA, Alexandre Leforestier prépare des actions en justice contre des entreprises d'IA peu respectueuses de nos conditions. C'est le moment d'être tous unis et de faire entendre notre voix !
Voulez-vous participer au projet de lettre ouverte des auteurs Panodyssey contre le pillage de leurs écrits par les IA ?
Si cela vous intéresse, venez nous rejoindre sur le forum privé créé par Harold Cath et qui s'appelle Causons . Un fil y est spécialement dédié à ce projet. Vous êtes toutes et tous les bienvenu(e)s ! Causons-en !
non-commercial use only
Colaborar
Puedes apoyar a tus escritores favoritos


Comentario (0)