Épisode 117 : Impréparation
🎧 Musique : Lykke Li – Possibility
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La méditation a-t-elle enfin irrigué, même si c'est un peu tard, le cerveau de Siegfried ?
Car il s'aperçoit, maintenant qu'il s'est ouvert à la réflexion, que ce n'est pas seulement en matière de négociation qu'il s'est montré naïf, ignorant et impatient.
Ainsi donc il venait d'échanger une de ses terres contre une autre. En le faisant, il aurait bien dû s'apercevoir, assez logiquement, qu'il était possible à deux seigneurs de s'échanger des terres. Sans avoir besoin pour cela de se faire la guerre ni de devoir signer de traité de paix pour consacrer ce nouvel équilibre. Peu importe à ce stade la qualité et l'intérêt de l'échange : ce qu'il fallait retenir de l'expérience, c'est que l'échange était possible, et qu'il pouvait se faire pacifiquement, même entre seigneurs. Et cela, tout de même, dans l'état de ses connaissances d'alors, c'était une information importante.
Pour lui, dans la situation dans laquelle il se trouvait, c'était même une information de la plus haute importance.
Il aurait dû en tirer, des conclusions, d'une information comme celle-là.
Il y en avait des tombereaux à en tirer.
Et lui, Siegfried, qu'en a-t-il tiré ?
Il en a juste conclu qu'il avait bénéficié d'une chance exceptionnelle, voire unique. Du genre de chance qui ne se reproduit pas deux fois.
Autrement dit : qu'il ne devait pas compter sur ce genre d'accord pour résoudre un problème comme le sien.
Pour lui, cette transaction, c'était à peine – ou même pas – une information.
Il n' y a pas vu une des opportunités inhérentes à sa condition, qu'il aurait pu utiliser à son propre avantage pour réaliser d'éventuels projets.
Tout ce qu'il y a vu, c'est l'effet d'un miracle. Ou alors d'un coup de baguette magique. De quelque chose qui normalement n'aurait jamais dû exister, qui ne l'avait jamais fait dans le passé, et qui ne le ferait plus jamais dans le futur. Quelque chose de l'ordre du surnaturel.
Quelque chose qui lui avait été accordé à titre exceptionnel, une fois mais pas plus, par une faveur qu'il ne s'expliquait même pas, et dont il n'était que trop content d'avoir eu la chance de pouvoir bénéficier, sans même savoir ni pourquoi ni comment.
Quelque chose qui normalement n'était pas destiné ni même permis à quelqu'un comme lui.
Le genre de phénomène qui l'a amené à croire par la suite que seul un miracle, ou une série de miracles, lui permettraient jamais de sortir de sa situation.
Il a toujours cru que cet échange avait tenu du miracle.
Après tout, se disait-il alors, les seigneurs, normalement, ne pratiquent pas l'échange. Il ne font pas de commerce. Cela ne fait pas partie de leur condition ni de leur rôle. À la limite, c'est même dégradant eu égard à leur rang. Seuls des bons moines pourraient jeter un regard bienveillant sur l'humilité d'un seigneur qui consent à pratiquer l'échange.
Ils ne signent pas d'accords, sauf des traités de paix quand ils se font la guerre et qu'aucun n'est capable de prendre le dessus sur l'autre et de gagner. Parce qu'après tout, c'est bien ça le but de la guerre : gagner, prendre le dessus sur l'autre... et lui imposer ses conditions. Sans qu'il y ait besoin de la moindre discussion. C'est ça, être seigneur : imposer sa vision. Savoir établir un rapport de forces. Pas pratiquer la négociation.
Sauf qu'ici, à qui aurait-il pu faire la guerre ? Pour quelle raison ? Ou plutôt, sous quel prétexte ? Avec quels moyens ? Et pour en obtenir quoi ? Qu'aurait-il pu arracher de son ennemi qui aurait présenté pour lui l'intérêt attendu ?
Siegfried de Koerich aurait-il mieux fait de déclarer la guerre aux bons moines de Saint-Maximin ?
Voilà bien une idée qui fait ricaner aujourd'hui Siegfried de Lucilinburhuc. Qu'y aurait-il gagné de plus ? à part des ennemis, charité chrétienne ou non ? À supposer qu'il eût pu gagner cette guerre ? Avec quoi, d'abord ? Avec quelle armée ?
Les seigneurs peuvent faire de la politique. Pour construire des alliances en cas de guerre. Ou pour légiférer dans leurs propres comtés, duchés, marches, principautés, royaumes ou empires – et y rendre la justice.
Mais Siegfried de Koerich n'a jamais vraiment aimé la politique, ni faire plus de lois qu'il n'en existait déjà, ni non plus rendre la justice. Il ne l'a jamais fait que parce qu'il le fallait bien. Et il espérait bien ne jamais avoir à faire la guerre, même s'il était loin d'être mauvais au maniement des armes. Il préférait se contenter de participer à des tournois, où les risques étaient limités et soigneusement calculés. C'était ça qu'il préférait, et ce dont il ne demandait qu'à se contenter, dans la vie de seigneur. Les tournois et la chasse. Et en dehors de ça, vivre de ses rentes et du produit de ses métairies. Et se faire servir, et avoir la vie facile dans son château. La belle vie, quoi. C'était ça, la vie idéale d'un seigneur dans son esprit. Il se laissait vivre. Il se la coulait douce. Il menait la dolce vita. Il n'a jamais demandé à devenir duc, ni prince, ni roi, et encore moins empereur. Il n'en avait pas besoin pour mener la vie qu'il voulait. Celle qu'il menait déjà en tant que comte. Être un seigneur plus puissant n'aurait résulté qu'en toutes ces complications supplémentaires dont il ne voulait pas.
Et puis il a rencontré le destin.
Le destin qui, lui, ne l'entendait pas de cette oreille.
En l'occurrence, c'était Mélusine et les conditions étranges qu'elle posait à leur mariage. Mais, il le comprend à présent, cela aurait tout aussi bien pu être devoir suivre son suzerain à la guerre. Ou tout simplement se marier normalement, et avoir une famille nombreuse en n'étant seigneur que de deux comtés pauvres. Ou alors se faire attaquer par un autre potentat plus aventureux que lui, moins scrupuleux aussi, qui aurait eu la folie des grandeurs et auquel il n'aurait su offrir que molle résistance – mais qui l'aurait pressé comme un citron et dévoré ses ressources jusqu'au trognon. Ou alors la maladie. Ou d'autres choses encore. Il se trouve juste que dans son cas, le destin a pris la forme de Mélusine. Une sirène. Peut-être les choses auraient-elles pu être bien pires. Après tout, Mélusine, tout un temps, il l'a aimée. Et quand il l'aimait, il était heureux. Malgré les soucis qui traînaient toujours quelque part dans le fond de son esprit.
Et ainsi le destin a fait irruption dans sa petite vie tranquille de simple hobereau, pour la mettre sens dessus dessous et la bouleverser de fond en comble.
Depuis lors, plus rien n'a jamais été pareil.
L'irruption du destin dans sa vie a compliqué son existence et l'a mis face à des problèmes auxquels il aurait voulu ne jamais être confronté. Et qu'il ne savait comment résoudre.
Certes, les bons moines, qui se targuaient d'être religieux et de vivre dans la pauvreté, auraient pu faire preuve envers lui d'un peu plus de charité chrétienne au lieu de ne voir que leur propre intérêt et de se contenter aussi facilement du déséquilibre de l'échange.
Pour eux, cette transaction était probablement une aubaine, et eux aussi, tout comme lui, ont dû la considérer comme guidée par la Providence.
Sans doute se demandaient-ils malgré tout ce qui avait bien pu lui passer par la tête, même si ça arrangeait bien leurs affaires. Peut-être leurs prières avaient-elles été exaucées, qui savait. Si c'est ce qu'ils ont pensé, il est alors certain qu'ils s'en sont très facilement contentés.
Mais si l'on veut être de bon compte, Siegfried a été dans l'affaire tout autant victime de sa propre naïveté, de sa propre ignorance et de sa propre impatience, et peut-être aussi de son propre goût pour la facilité, que de l'éventuelle légèreté morale des bons moines. Il est dans l'histoire autant victime de lui-même que des autres. Si pas plus.
Et encore, s'il n'y avait eu que cet échange.
Mais le pire de tout, c'est que même après cela, il se croyait encore riche. Parce qu'il était seigneur. Parce qu'il possédait des terres. Et un titre de noblesse qui en découlait. De ce simple fait.
Et c'est seulement quand il a commencé à prévoir la construction de ce château au sommet du Bockfiels, quand il s'est aperçu de tout ce qui était nécessaire pour y arriver – en l'apprenant petit à petit... bon certes il n'était pas bâtisseur, ni dans l'âme ni dans les compétences... – et quand il a dû faire ses calculs, qu'il s'est aperçu qu'en fait, sa fortune, largement suffisante pour faire vivre au jour le jour un célibataire comme lui, aux besoins modestes et aux ambitions qui l'étaient tout autant, était par contre très insuffisante pour lui permettre de construire un château. Même un petit castelet comme la Petite Forteresse.
Ou peut-être surestimait-il les moyens nécessaires par rapport à ce qu'il était possible de construire au sommet de ce rocher. Peut-être se trompait-il dans ses estimations. Aujourd'hui, quand il y repense avec ce que l'expérience lui a enseigné depuis lors, il ne peut pas l'exclure. De toute façon, il ne le saura jamais, puisque la Petite Forteresse n'a finalement pas été construite avec ses propres moyens. Ni même avec des moyens matériels d'ailleurs.
Mais peu importe – toujours est-il qu'à l'époque, de quelque manière qu'il les ait jamais faits, ses calculs ne tombaient jamais juste. Il avait toujours trop peu. Il ne disposait pas par lui-même des ressources nécessaires, ni en hommes ni en matériaux, et sa trésorerie était insuffisante pour lui permettre de les acheter à l'extérieur. Sauf peut-être à prolonger la construction sur de longues années – et encore.
De toute façon, il n'avait pas envie d'attendre dix ans, ni même cinq, pas même deux, pour pouvoir convoler en justes noces avec Mélusine.
Or cela, il n'était pas question de le faire sans avoir son château au sommet du Bockfiels à la place de ce vieux fort en ruine.
Et s'il partait du principe qu'il devait le faire en se contentant de ses propres moyens, et de ceux qu'il avait à ce moment-là puisqu'il voulait que les choses se fassent vite et qu'il n'était pas prêt à attendre le temps nécessaire pour en avoir d'autres, force était de constater qu'il se retrouvait devant une mission impossible.
Rien qu'en y repensant, Siegfried revit toutes ses angoisses d'alors, y compris les serrements d'estomac.
Et pour être de bon compte, les bons moines de l'abbaye de Saint-Maximin ne s'en doutaient probablement pas. Ils n'avaient pas le nez dans ses livres de comptes. Eux aussi, ils étaient probablement partis du principe qu'il était assez riche pour avoir les moyens de ses ambitions. Plus riche peut-être qu'ils l'avaient pensé eux-mêmes. Ils se fiaient à la confiance en soi dont il faisait preuve à ce moment-là.
Et après tout, pour être tout à fait équitable, s'il se trompait dans ses estimations, c'était son problème, pas le leur. Du moment que l'échange de terres avait bien lieu comme prévu, comme stipulé et dans les règles, le reste n'était plus de leur ressort.
Une fois encore, avec les bons moines comme avec Mélusine, Siegfried se retrouve bien obligé d'admettre qu'il est injuste de sa part de demander à d'autres de porter avec lui, ou pour lui et à sa place, une responsabilité qui en réalité est uniquement la sienne. Même si cette responsabilité pèse lourd sur ses seules épaules. Et même s'il n'est pas sûr de pouvoir, ou de vouloir, en assumer les conséquences.
À l'époque, pourtant, dans sa situation d'alors, qu'aurait-il pu faire ? Qu'aurait dû faire ? Renoncer ? Il ne pouvait pas en être question. Pas même par manque de moyens. Il s'était déjà avancé trop loin. Il ne pouvait plus revenir en arrière. Et rester sur place ne rimait à rien. Cela aurait été ridicule.
En plus, il ne s'agissait pas uniquement de construire ce château.
Même si sur le papier, il avait eu toutes les ressources nécessaires, dans les faits, il ne pouvait pas les consacrer toutes rien qu'à construire sa Petite Forteresse.
Même dans le meilleur des cas, la construire aurait pris du temps. Et aussi longtemps qu'elle n'était pas construite, et qu'il ne pouvait donc pas l'occuper, il aurait dû gérer sa propre subsistance et puis tout le reste pendant ce temps-là. Il aurait dû gérer ce qui se serait passé en attendant.
Parce qu'en attendant, il fallait vivre. Et gérer ce qui pouvait arriver entre-temps.
Il y avait Koerich, où il habitait encore, et qu'il fallait bien faire subsister.
Non seulement vendre Koerich en plus, terres, château, métayers et domestiques, ne lui aurait de toute façon pas encore donné les moyens suffisants pour réaliser son projet – du moins le pensait-il alors – mais même si cela avait dû être le cas, en attendant que la Petite Forteresse soit construite, où aurait-il logé ?
Et aussi, quelle explication aurait-il pu donner à sa situation ?... parce que sa situation aurait été assez étrange, assez anormale, pour exiger de sa part une explication vis-à-vis du monde extérieur...
Comment aurait-il justifié son changement de domaine ? Comment aurait-il justifié de tout laisser pour ce comté perdu au bord de l'Alzette, alors qu'il avait déjà Koerich ? et que ce qu'il venait d'acquérir n'était a priori pas meilleur ? bien au contraire ? Comment aurait-il pu empêcher les gens de se poser des questions ? puis, une fois qu'ils se les seraient posées, d'y attendre des réponses ? voire de les exiger ? ou alors, en leur absence, de les inventer ? ce qui n'aurait certainement pas été mieux ?...
Et comment aurait-il pu désormais disposer des ressources humaines nécessaires, puisqu'il les aurait vendues avec le reste ?...
Et avec cela, on n'a encore rien dit de ses obligations de vassal, auxquelles il n'aurait plus pu faire face pendant longtemps. Son suzerain aurait-il été prêt à l'accepter ? Même au nom de ce qu'il aurait supposé être une folie qu'il aurait espérée passagère ?
Il y a peu de chances – pour ne pas dire qu'il n'y en a aucune. Les obligations de loyauté entre seigneurs sont ce qu'elles sont. Incontournables. De la même façon qu'entre bourgeois, les affaires sont les affaires. Si Siegfried n'avait pas pu honorer ses obligations, il y aurait eu des sanctions. Et si son suzerain l'avait jeté au cachot ? S'il lui avait confisqué sa terre ? Avec Mélusine dessus ? S'il l'avait déchu de son statut de seigneur et retiré son titre ? Si Siegfried avait été dégradé au rang de simple manant ?... Ou même jeté lui-même dans les oubliettes chez le duc de Lotharingie ?...
Tout cela aurait encore aggravé sa situation.
Et même s'il avait réussi à éviter ce dernier écueil, après s'être dépouillé de tous ses biens et de toutes ses ressources, en supposant qu'il ait pu envers et contre tout arriver au bout de la construction de son château, il aurait encore dû repartir de zéro.
Retrouver des domestiques, des métayers. Voir ces derniers essarter ses terres et transformer les forêts sauvages en champs cultivables, en prés, en vergers et en jardins. Pouvoir de nouveau en retirer un revenu décent. Pouvoir se nourrir d'autre chose que de gibier et de plantes sauvages récoltées dans les bois. Tout cela aurait encore duré quelques années supplémentaires.
Et même s'il avait gardé Koerich pendant tout le temps de la construction de la Petite Forteresse, quand elle aurait été achevée, il n'aurait pas encore été sorti d'affaire.
Parce qu'il se serait alors retrouvé dans la même situation que du temps où il possédait ses terres de Feulen, ou même encore pire : avec deux comtés, dont un – celui où il aurait vécu – qui ne valait rien, qui ne lui aurait rien rapporté, mais qui lui aurait coûté.
Et il lui aurait encore fallu du temps supplémentaire avant d'en faire quelque chose de rentable. Même en supposant que le bourg castral serait quand même né et qu'il serait devenu une ville aussi vite qu'il l'a fait en vrai. Et que la ville aurait finalement pris la même importance que celle qu'elle a aujourd'hui.
Tout cela serait peut-être arrivé quand même, mais certainement plus tard.
Au total, c'est par décennies entières qu'il aurait dû attendre le moment de retrouver enfin le niveau de vie qu'il avait à Koerich.
Si dans les faits, il a pu attendre que Lucilinburhuc apparaisse et se développe comme une merveilleuse surprise, c'est parce qu'au départ, Koerich était encore toujours là. Parce que c'est Koerich qui lui a permis de vivre en attendant que Lucilinburhuc se développe assez pour rendre son nouveau comté suffisamment rentable pour pouvoir le faire vivre à lui tout seul.
Et parce que, il faut bien le dire, grâce à l'intervention des puissances d'en bas, même si le coût en est exorbitant, ses ressources matérielles – et humaines – de Koerich restaient intactes et inentamées.
Le prix de son âme, en fait, c'était ça. L'incroyable facilitation de son progrès matériel, qui aurait été beaucoup plus lent, nettement plus laborieux et bien plus aléatoire s'il avait dû compter sur ses seules ressources – et surtout sur une connaissance de ses possibilités et sur une habileté à négocier qu'il était loin de posséder.
Ça l'a bien débloqué dans la vie de recevoir en cadeau tout un château gratuit. Sans même avoir à rien faire pour cela. Pas même à réfléchir pour trouver comment dégager les moyens de l'acquérir. Sa Petite Forteresse ne lui a pas coûté le moindre sou, pas même symbolique, pas le moindre effort non plus, pas même mental et encore moins physique – ce qui aurait été une honte vu son rang – et il n'a pas dû attendre de longues années avant de pouvoir en profiter. Pas même des mois. Pas même des semaines. Pas même des jours. Elle s'est construite en une seule nuit. En éliminant le vieux fort en même temps. Comme si elle avait toujours été là telle quelle depuis le début. Comme si elle avait fait partie de l'échange avec Feulen.
Quelles que soient ses objections quant à son accord avec les puissances d'en bas, et quel que soit son désir de récupérer son âme pour retrouver l'accès au paradis, il ne peut pas nier que même si l'avantage de ce château est beaucoup moins gratuit qu'il en a l'air, s'il n'est en fait pas gratuit du tout, et même s'il lui a coûté de fait un prix encore plus impayable qu'il l'a jamais été, cet accord lui a malgré cela considérablement facilité la vie en ce bas monde – voire qu'il lui a rendu l'impossible possible.
Ce qui aurait été pour lui un véritable défi, le défi de toute sa vie, voire un obstacle tout à fait insurmontable, est même devenu dans sa vie un véritable tremplin.
Alors que tout ce qu'il en attendait, c'était de pouvoir vivre avec Mélusine au sommet du Bockfiels sans y perdre son statut et sa respectabilité de seigneur, et sans amener non plus les gens à se poser des questions que lui-même n'avait même pas le droit de poser, la Petite Forteresse l'a mené dans la vie et dans la société bien plus loin qu'il ne l'a jamais imaginé au départ. Elle lui a ouvert des perspectives que même ses rêves les plus fous ne lui auraient jamais laissé entrevoir. Jamais il n'aurait pensé se retrouver un jour à la tête d'une véritable ville, et encore moins en amasser une authentique fortune générationnelle.
Alors...
"Nous ne demandons la charité à personne."
"Nous nous débrouillons malgré toutes les difficultés pour nous en sortir tout seuls et pour n'avoir besoin de personne."
Oui, certes, on n'a pas besoin d'être à la tête de toute une ville, ni non plus d'amasser une fortune générationnelle, pour être heureux. Cela, Siegfried le sait. Dans sa jeunesse, il a été heureux pendant des années sans tout cela.
On n'a d'ailleurs même pas besoin d'être un seigneur ni de vivre dans un château pour connaître le bonheur. Les bourgeois de Lucilinburhuc le lui ont appris. Pourtant, eux, ce sont de simples manants. Des gens qui ne sont pas censés en avoir à lui remontrer.
Mélusine elle-même savait cela. Il n'a même jamais eu besoin de l'en convaincre. Même si c'est la raison exacte pour laquelle il l'a toujours taxée d'inconscience.
Et Siegfried va même plus loin. On peut même être seigneur, vivre dans un château, régner sur des terres prospères, avoir en apparence dans la vie tout ce qu'il faut pour être heureux, et malgré tout ne pas connaître le bonheur. Cela, c'est sa propre vie qui le lui a enseigné.
Le pire de tout, dans cette situation, c'est la solitude à laquelle elle condamne celui qui la vit. Soit on traverse la foule isolé dans une bulle invisible, incompris de tous, enfermé dans une tristesse qu'on se voit reprocher par tout le monde parce que personne n'en comprend la raison – soit personne n'ignore cette raison mais alors on voit la foule s'écarter de soi comme l'océan traversé par un navire, pendant que l'on devient pour elle un objet d'abomination, à tel point que l'on préfère rester reclus à ruminer sa honte plutôt que d'affronter les regards horrifiés et dégoûtés qui se détournent.
Certes.
Mais alors, comment aurait-il jamais pu se débrouiller dans sa vie sans cet accord qu'il n'oserait jamais avouer à personne ?...
Qu'aurait-il pu faire d'autre que ce qu'il a fait ?
Ses moyens propres ne suffisaient pas à ses ambitions. Ou bien, disons : à ses nouvelles ambitions.
Il n'avait pas d'autre solution.
À moins que, peut-être... ?
Déjà, s'il avait été capable de mieux négocier l'échange avec Feulen, il aurait été, disons, moins coincé.
Certes, il n'aurait sans doute pas pu en dégager tout l'équivalent des frais que nécessitait la construction d'un château. Mais il aurait certainement pu en dégager une partie, et ça l'aurait déjà un peu avancé.
Mais surtout, il savait désormais que les seigneurs, eux aussi, pratiquent une forme d'échange entre eux.
Qu'ils peuvent s'échanger des terres. Qu'ils peuvent s'échanger des châteaux.
Et s'il avait su comprendre toute la portée d'une information comme celle-là, et plus encore s'il avait été prêt à en tirer toutes les conclusions qu'il fallait – et surtout s'il avait su consacrer l'énergie nécessaire à les appliquer jusqu'au bout... cela aurait changé tout.
Car sur le même mode, des seigneurs peuvent s'échanger bien d'autres choses encore.
Et cela, il aura finalement mis trente ans à le comprendre.
À reculons.
Épisode 118 : Échange
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