25. la Brèche Quantique. Portugal, février 2019
S'il y a un livre que nous devrions tous lire pour mieux comprendre d'où nous venons, comment notre perception du monde s'est construite dans l'Histoire et pourquoi nos sociétés sont ce qu'elles sont aujourd'hui, c'est bien le best-seller de Yuval Noah Harari, Sapiens, une brève Histoire de l'Humanité. Historien, enseignant à l'Université de Jérusalem, la singularité de l' approche de Yuval réside dans la mise en exergue de la capacité très spécifique des humains à se raconter des histoires, ce qu'il appelle des intersubjectivités collectives. Ces récits fondateurs, très fédérateurs, n'ont de réalité que parce que l'ensemble des membres d'un groupe y croient, lui permettant ainsi de développer une vision unifiante afin de bâtir des sociétés toujours plus grandes et complexes. Qu'il s'agisse de la notion de clan ou de pays, de monnaie ou de religion, dans quelles mesures ces pures créations humaines existent-elles en dehors de la valeur que nous leur donnons ?
Il s'interroge alors sur les grandes forces en puissance qui parviennent à fédérer massivement les humains, comme la force de la bureaucratie qui organise de manière comptable une société, le pouvoir politique qui en établit un ordre et une hiérarchie, la puissance de l'argent qui organise les échanges et transactions en son sein, le pouvoir du religieux qui définit les grands mythes sous tendant cet ordre, ou encore la pensée scientifique qui structure le champ des connaissances et des techniques.
Or, depuis l'avènement des Lumières et de la Révolution Industrielle jusqu'à aujourd'hui, science et spiritualité n'ont eu de cesse en Occident de s'opposer et de prendre des chemins de plus en plus divergents. Et pour cause ! Après des siècles de domination des savoirs légitimes par le tandem politique/religieux, définissant ce qu'il était accepté de croire lorsque c'était conforme au Livre, pourchassant tout ce qui s'en éloignait alors considéré comme barbare, hérétique, impie ou déviant, le champ des connaissances scientifiques issues de l'observation et de l'expérimentation a du lutter pour se faire sa place ! Il lui a été nécessaire de s'émanciper de l'emprise des dogmes religieux pour faire reconnaître ses découvertes et faire accepter toutes les révolutions paradigmatiques qu'elles impliquaient, qui remettaient en cause l'ordre établi, à l'instar de Galilée défendant puis abdiquant pour faire reconnaître sa thèse de l'héliocentrisme. Finalement, elle a tant et si bien réussi que grâce à l'essor technologique formidable qu'elle a produit, la pensée scientifique a su s'imposer à la fin du XIXème et au cours du XXème siècle, et s'allier au pouvoir politique pour devenir la référence du savoir légitime dans nos sociétés modernes.
Mais victime de son succès, la tentation hégémonique de la Science à prétendre embrasser l'ensemble du champ de la connaissance, supposée débarrassée des croyances religieuses anciennes et de toute forme de subjectivité humaine, grâce à la supposée neutralité de l'observateur, est connue sous le terme de scientisme. Cette tentation est elle-même génératrice de ses propres paradoxes, recréant ce qu'elle prétendait combattre : le risque de développer une nouvelle pensée dogmatique, un cadre conceptuel de référence en dehors duquel il ne serait pas légitime de penser ; et le risque associé de mépriser et d'exclure tout ce qui sort de ce cadre, renvoyé de manière péjorative à de l’irrationalité, à une pensée archaïque ou à des croyances superflues. Toute cette prétention totalitaire est pourtant en opposition même avec les présupposés sur lequel repose le savoir scientifique : celui d'un savoir évolutif et non absolu, relatif à un référentiel qui en définit le cadre, obéissant aux principes de contradiction et de remise en cause, et reconnaissant ses postulats de base comme tels : des présupposés non démontrés sur lesquels repose l'élaboration de l'ensemble de ses théories et de ses concepts. C'est le principe de réfutabillité de Karl Poppers, qui considère qu'un énoncé scientifique n'est considéré comme vrai tant qu'aucun fait empirique ne vient le contredire.
Et s'il y a bien un postulat de départ sur lequel repose la très grande majorité de nos connaissances scientifiques actuelles, c'est bien celui de matérialisme scientifique ! Le matérialisme scientifique, c'est le principe qui présuppose que tout est matière, ou issu de la matière. Depuis le Big Bang jusqu'à aujourd'hui, tout ne serait donc que transformations et complexifications successives de la matière, faisant émerger les atomes, les molécules, les cellules et le vivant, la conscience... Selon ce postulat, l'ensemble de la diversité de l'existant ne serait in fine que des propriétés émergentes de la matière, ou autrement dit, Au commencement était la matière.
Associée, l'une des caractéristiques fondamentales de ce matérialisme est ce qu'on appelle le déterminisme scientifique, qui suppose que la matière obéit à des lois physiques immuables, qui définissent un comportement déterminé et donc reproductible de la matière. Une autre caractéristique fondamentale est celle d'un espace-temps structuré à l'intérieur duquel s'exerce ces lois et évolue la matière, régi par des principes de bases comme ceux de la thermodynamique par exemple.
Et puis il y a eu au début du vingtième siècle le grand Albert Einstein et ses théories de la relativité restreinte puis générale qui sont venues nuancer ces visions très statiques de la matière, de l'espace et du temps, sans pour autant s'affranchir des présupposés matérialistes et déterministes. Et puis, à peu près à la même époque, il y a eu des personnes comme Niels Bohr ou Max Planck, bien plus révolutionnaires encore dans le domaine de la pensée scientifique, qui ont ouvert le champ de la physique quantique.
L'essor de la physique quantique, c'est une histoire d'outsider dans le domaine de la physique face à l'orthodoxie que représentent le matérialisme et le déterminisme scientifique, dont les théories d'Einstein sont issues. C'est un peu selon moi comme l'essor de la pensée jungienne face à la pensée freudienne dans le domaine de la psychologie : l'une s'impose comme la référence, quand l'autre se retrouve cantonnée au rôle d'original qui vient questionner les évidences supposées indiscutables, tenter d'élargir encore plus le champ du savoir, et lutter face au risque d'une nouvelle pensée qui deviendrait dogmatique ! C'est le grain de sable dans la chaussure, en somme.
Mais loin de moi la prétention de pouvoir comprendre et expliquer toutes les pistes de réflexions qu'ouvre la révolution quantique dans la conception même qu'ont les physiciens aujourd'hui du fonctionnement de notre monde... Ce n'est donc que modestement, et en reconnaissant de principe l'étendue de mon ignorance, que je me permets malgré tout de m'intéresser à ce sujet ici.
Ce que je comprends avant tout de la physique quantique, c'est qu'elle soulève au niveau sub-atomique (dans le monde de l'infiniment petit des particules) des curiosités et des anomalies qui ne collent pas avec les lois fondamentales établies concernant le fonctionnement de la matière à un niveau macroscopique, dans le domaine de la physique classique et de l'astrophysique (dans le monde de l'infiniment grand). Des observations singulières qui vont à l'encontre de toute logique que nous connaissons, dans le monde tel que nous l'appréhendons avec nos sens et notre rationalité hypothético-déductive. Des constats avérés qui nous plongent dans des paradoxes, à l'image du fameux chat de Schrödinger, et nous obligent à reconsidérer nos présupposés les plus ancrés, notamment ceux émergeant... du fameux matérialisme scientifique.
Considérons par exemple deux particules qui ont été associées initialement, comme deux électrons, et éloignez-les l'une de l'autre dans des directions diamétralement opposées. La théorie de la relativité, basée sur un principe de localité de la matière, nous dit qu'un élément ne peut se situer à deux endroits différents en même temps, et que l'information permettant à deux éléments de communiquer entre eux ne peut être transmise plus rapidement que celle de la vitesse de la lumière. Or l'observation montre que , si l'on modifie le comportement d'un des deux électrons en le faisant changer de sens de rotation par exemple, son spin, l'autre électron, pourtant très éloigné, réagit de manière parfaitement synchrone et simultanée au comportement de son « jumeau » avec lequel il est associé. C'est ce qu'on appelle l'intrication quantique. Cela implique ainsi que la matière, à l'échelle subatomique, répond à un principe de non localité, c'est à dire que les deux électrons se comportent comme s'ils n'étaient en fait qu'un seul, situés à deux endroits différents à la fois.
Autre exemple : prenez les célèbres expériences de la double fente : en faisant passer la lumière à travers deux fentes inscrites dans une plaque opaque, on remarque que les deux sources de lumière ainsi définies interfèrent l'une avec l'autre sur l'écran où elles sont ensuite projetées. Cela révèle le caractère à la fois ondulatoire et particulaire de la matière. Cette expérience a ainsi été déclinée de multiples façons, en utilisant des faisceaux de particules pouvant notamment projeter des électrons un à un. Sans entrer dans le détail de ces expériences, quelques résultats observés amènent aux constatations suivantes :
- une même particule peut se retrouver à deux endroits en mêmes temps. Elle n'est pas soit ici, soit là, elle peut être ici et là à la fois.
- Le fait d'observer ou de mesurer le comportement de la matière influence le résultat de l'expérience. Comme si l'électron, se situant initialement dans un champ de probabilités virtuelles appelé fonction d'onde, était forcé à se comporter comme une particule quand il est observé, alors qu'il se comporte comme une onde quand on ne l'observe pas. C'est ce qu'on appelle l'effondrement de la fonction d'onde.
- Pire, l'électron, tant qu'il n'est pas observé, n'existe donc qu'à l'état de virtualité, et ne devient objet réel que quand il est observé. L'onde virtuelle initiale n'est ni matière, ni énergie, elle est une onde de probabilités, soit une onde mathématique.
Les conséquences de tout cela, à l'échelle subatomique, sont multiples : cela signifie d'une part que l'observateur scientifique n'est jamais neutre dans l'expérience, car sa simple position d'observateur influence le résultat de son expérience. Que d'autre part l'onde, virtuelle, doit avoir conscience d'être observée pour se matérialiser en particule, ce que démontre l'expérience de la gomme quantique. Enfin qu'il existe avant de devenir matière une onde mathématique, immatérielle et indéterminée tant qu'elle n'est pas observée, et que c'est le fait de l'observer qui la force à adopter un comportement déterminé, soumis aux lois qui régissent la matière et l'énergie.
La matière aurait donc à la fois une existence virtuelle et réelle, elle existe et n'existe pas à la fois. Autrement dit, les choses existent virtuellement en dehors de nous, mais elles ne se matérialisent que parce que nous les observons ; soit parce que nous orientons notre conscience sur elles. Ce serait donc notre conscience qui créerait le réel, qui n'aurait donc pas d'existence matérielle indépendante de la conscience.
Les implications conceptuelles sont faramineuses ! Ainsi le monde extérieur n'aurait pas d'existence en soi car il n'y a pas de séparation entre le moi observateur et le monde qui m'entoure, entre la conscience et la matière. Cela remet la conscience au commencement de l'univers, en même temps que c'est l'univers qui créé la conscience. La conscience ne serait donc pas juste une propriété émergente de la matière, elle en serait à son origine même, apparaissant au moins de manière concomittante à l'univers ! Principe de la poule et de l'oeuf, du yin et du yang, de l'existence et de la non-existence, du soi et du non-soi, de l'intérieur et de l'extérieur. On quitte ainsi avec la physique quantique le domaine de la logique aristotélicienne, qui pense les choses en A ou B, pour entrer dans le domaine de la logique non-binaire, à l'image du Taoïsme ou des Vedas, qui pense les choses en A et B, en association des contraires, pour parvenir notamment à surmonter les antinomies et les paradoxes.
Remise en cause également de nos seules quatre dimensions usuelles que sont l'espace en 3D et le temps, pour venir conceptualiser des dimensions supplémentaires, six autres au moins, peut-être plus. Ainsi le principe de non localité vient questionner la notion habituelle de l'espace ; et la notion linéaire du temps, la distinction entre passé, présent et futur ne serait finalement qu'illusion. Car c'est, là encore, dans la conscience que se construit la réalité passée, présente et future. La conscience est le présent, l'ici et maintenant, tout ce qui existe. C'est le présent qui créé le passé et le futur, et qui serait ainsi capable d'influencer son déroulement par des boucles de rétro-actions. Je ne vais pas plus loin, car j'avoue après que je n'y comprends plus rien !
Rappelons toutefois que les constats étonnants réalisés en physique quantique se situent à un niveau subatomique uniquement, et que la physique classique avec ses lois gravitationnelles et déterministes reste valide pour décrire ce qui se passe à l'échelle supra-atomique. L'enjeu ultime pour la physique moderne est depuis de trouver une théorie du tout qui permettrait d'unifier les deux théories, celles de la relativité générale et celle de la mécanique quantique, et dont le modèle de la théorie des cordes serait actuellement le plus abouti dans cette tentative.
Résonances en tout cas étonnamment frappantes entre ce que la physique quantique nous dit de la réalité du monde et du comportement de la matière d'une part, et ce que nous enseignent de très anciennes traditions spirituelles, notamment orientales, d'autre part ! : La question de la prééminence de la conscience sur la matérialité du monde, avec la notion d'âme qui existe et perdure par delà de la naissance et de la mort ; la présence d'une source immatérielle à l'origine de tout ce qui existe, la Conscience Universelle ou Dieu ; le principe d'unité du monde et le l'interconnection de toutes ses manifestations...
Et l'aspiration ultime pour l'être humain à retrouver ce lien originel avec l'unicité du monde, derrière la diversité de nos consciences individualisées. La seule chose finalement qui créé l'illusion d'une séparation entre nous et l'Univers, c'est notre perception de nous-mêmes...ce qu'on appelle l'ego. Dixit l'illusion fondamentale dénoncée par les bouddhistes. Ou comment science et spiritualités, après un long et douloureux divorce, commencent à retrouver des zones de convergence dans la compréhension du monde !
De là également, si l'on considère les notions de non-localité ou de non linéarité du temps, s'ouvre la possibilité de reconsidérer sous un œil nouveau et moins dédaigneux ces différentes facultés extra-sensorielles dont tant de gens racontent en avoir fait l'expérience, comme la télépathie (l'art de communiquer à distance), le mentalisme (la visualisation à distance), la psychokinésie (l'influence à distance), ou encore la clairvoyance intégrant les rétrocognitions (la perception d'évènements du passé) et les précognitions (la perception du futur, comme les prémonitions, l'art divinatoire, les oracles)...
S'il faut savoir conserver son esprit critique et préserver un certain nombre de gardes-fous, il importe de comprendre également que n'est souvent considéré comme ésotérique que ce qui sort de notre cadre de pensée ! Et ces différentes capacités étonnantes aux allures paranormales, ayant fait l'objet d'études en laboratoire, ont une dimension avérée et statistiquement démontrée. D'où l'importance de rester prudent et mesuré dans la critique de ce qu'on ne parvient pas pour le moment à expliquer.
C'est peut-être là le premier enseignement auquel nous invitent les singularités quantiques : entre ce qu'on observe dans la réalité et ce qu'on pense dans le cadre d'une théorie... c'est toujours le premier qui est preuve de vérité ! Ma conviction profonde est que la qualité primordiale d'un scientifique, ce n'est pas son érudition, mais son humilité. Cette capacité à ne pas se laisser aveugler par l'étendue de son savoir, mais bien plutôt à mesurer l'étendue de son ignorance. Comprendre que plus on en sait, plus on prend conscience de ce qu'on ne sait pas, qu'on apprend à composer avec cette ambivalence et qu'on devient humble face à cela.
Et de nous amener ensuite à cette réflexion fondamentale, portant sur la nature même de la conscience, qui est au centre de toute expérience et de ce qui définit la réalité : cette conscience, en tant que fondement de tout ce qui est manifesté, relèverait-elle des principes de l'infiniment petit de la mécanique quantique, d'où notre incapacité à pouvoir la saisir et la comprendre selon les lois de la physique classique ?
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Ici, c'est que de l'IP : de l'Intelligence Personnelle.
Humaniste convaincu, quelles que soient les potentialités de l'IA, je crois qu'il est important de ne pas se laisser déposséder de ce que nous avons de plus précieux : notre conscience du monde, de nous mêmes, et notre capacité à penser par nous mêmes.
Tout ce que j'écris défends donc ce combat : explorer les potentialités de notre propre conscience.
Alors respectez- vous, respectez moi ! tout ce qui est écrit ici doit, en cas de reprise, respecter les droits d'auteur et me citer comme tel.
Après...n'hésitez pas à partager !
Car ce qu'il y a de bien avec l'intelligence humaine, c'est que plus elle est partagée, plus elle aide à se faire grandir mutuellement !
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Comentario (1)
Jackie H hace 20 horas
Yuval Noah Harari n'est pas exactement ma tasse de thé, mais les réflexions qu'il vous a inspirées sont passionnantes et rejoignent souvent (pas toujours !) les miennes !