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Cette peau-là
Fiction
Horror
calendar Publicado el 15, oct, 2026
calendar Actualizado 15, oct, 2026
time 32 min
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Text / Human creation

Cette peau-là

Cette peau-là…


Avertissement aux lecteurs :

Cette nouvelle comporte des passages sensuels explicites et aborde des thèmes psychologiquement dérangeants. Elle s'adresse à un public adulte.


Malgré sa peau couleur ambrée et sa chevelure de couleur brune presque noire, héritées de ses origines méditerranéennes, Clara avait appris depuis longtemps à se méfier du soleil.


Pas seulement de celui qui trône au zénith en plein mois d’août et transforme les inconscients en écrevisses sur les plages, celui-là, au moins, avait l’honnêteté de prévenir.

Mais, surtout du premier soleil de printemps, encore timide derrière une vitre, qui innocemment, pouvait devenir le pire ennemi de sa peau qui supportait de moins en moins la lumière.

Les premières marques anormales étaient apparues progressivement quelques années auparavant. Puis étaient venues les lésions, les plaies devenant suintantes, douloureuses et tout juste soulagées par les traitements. Les améliorations passagères devenaient de plus en plus rares et espacées, à l’inverse des rechutes.

Et les spécialistes avaient fini par l’épuiser autant psychologiquement que financièrement d’ailleurs. Elle en avait suffisamment rencontré pour ne plus attendre de miracle. Elle n’aurait pas su dire, malgré tout, pourquoi elle était là lorsqu’elle poussa pour la première fois la porte du cabinet du docteur Laurent Michel.

— Madame Clara Diberto ?

— Oui.

Elle se leva.


L’homme debout dans l’encadrement de la porte qui venait de prononcer son nom devait avoir une petite cinquantaine. L’apparence physique de ces hommes qui prennent grand soin de leur personne. Une chevelure cirée et ondulée, poivre et sel, un regard perçant rehaussé par des lunettes à la monture d’écaille. Clara ne put s’empêcher de penser qu’il dégageait un charme presque troublant.

Avec cette manière tranquille de sourire qui, sans vraiment rassurer, avait au moins le mérite de ne pas inquiéter.

— Entrez, je vous en prie.


En passant près de lui, elle reconnut très facilement son parfum. Le même que celui de son dernier amant : « Sauvage l’Élixir de Dior. »

Sauvage… comme la façon dont il l’avait quittée six mois plus tôt, pour une autre sans problèmes de peau.

Le médecin parcourut longuement et silencieusement son dossier avant de l’examiner. Un rituel devenu si habituel pour Clara, puis suivaient les questions. Depuis quand, quels traitements ? Quels antécédents, quelle évolution ?

— Bien chère madame, vous permettez que je vous examine ?

Sa voix presque sensuelle n’échappa pas à Clara.

— Oui, bien sûr, docteur, je suis un peu là pour ça.

Clara, intimement troublée par cet homme, se rendit compte de la froideur de sa propre réponse et ajouta en bafouillant :

— Voulez-vous que je me déshabille ?

Laurent s’était levé pour atteindre une paire de gants en latex.

— Non, pas entièrement, pas encore chère madame, dénudez simplement le buste en gardant votre soutien-gorge.


Clara resta muette, résolument perturbée, ne sachant pas comment interpréter cette réponse. Intérieurement, elle sentait bien que quelque chose d’aussi soudain qu’inexplicable commençait à taquiner son bas-ventre.

Elle fut ramenée à la réalité par les mains gantées qui soulevaient délicatement un bras, effleuraient à peine une lésion, en mesuraient une autre. Mais, à un moment, Laurent s’arrêta, il la regarda.

Pas sa peau, mais, elle… Quelques secondes seulement.

— Est-ce que tout va bien, docteur ?

— Oui… Excusez-moi.

Il détourna les yeux.

— Je vous prie de m’excuser, c’est simplement que vous me rappelez énormément quelqu’un, chère madame.

Clara sourit tout en notant l’expression insistante : « chère madame ».

Elle pensa : « mon cher Laurent, simplifions, quand vous voulez, appelez-moi Clara… », et répondit :

— J’espère en meilleur état.

Il eut un petit rire.

— Beaucoup moins drôle que vous, en tout cas, mais tout aussi…

Il ne termina pas sa phrase.

Et ce fut tout, ou presque. Pendant qu’elle se rhabillait, Laurent la regarda une dernière fois : la taille, les épaules, l’ensemble de la silhouette.

Quelque chose le troublait à son tour, quelque chose qu’il connaissait, quelque chose qu’il reconnaissait… Quelque chose qu’il avait aimé.



L’examen des micro-prélèvements effectués lors de la première visite prit plusieurs semaines. Durant cette période, Clara était revenue à plusieurs reprises au cabinet pour suivre l’évolution de ses lésions, et pour évoquer le long protocole nécessaire pour la suite, dans le cas où les résultats d’analyses seraient positifs.

Laurent n’avait rien promis, et Clara appréciait cela chez lui.

Il lui avait expliqué travailler depuis longtemps sur la régénération cutanée et la culture de tissus destinés aux greffes. Il ne lui avait pas caché non plus que son cas était complexe, mais qu’il existait peut-être une piste. Il avait beaucoup insisté.

— Je préfère être très clair : c’est expérimental.

— Après tout ce que j’ai essayé, docteur Michel, du mot expérimental, je dirais : même plus peur !

Clara avait un sourire qui soulignait avant tout sa détermination à tenter encore une fois. D’autant que Laurent avait maintenant réussi à vraiment lui inspirer un sentiment qu’elle préférait nommer : la confiance.


— Laurent… L’interrompit le médecin.

— Pardon ?

Clara avait très bien entendu, mais elle voulait faire durer l’instant.

Laurent reprit :

— Cela fait un certain temps que nous nous voyons et c’est probablement loin d’être fini. Pour désacraliser un peu ces rendez-vous, vous pouvez m’appeler Laurent, si vous le souhaitez, bien sûr.

Elle qui avait imaginé : Clara, à la place de ces « chère madame », essaya de cacher le petit plaisir ressenti.

Sans vraiment répondre, elle sourit puis désigna du menton le petit objet argenté qui venait de glisser hors de sa chemise.

— À mon tour d’oser, et ça ?

Il le prit entre deux doigts, un médiator monté en pendentif.

Sur la face visible était gravé un prénom :


Christina


— Votre femme, peut-être ?

Le visage de Laurent s’éclaira d’une de ces lueurs si particulières, propres aux êtres amoureux.

— Christina, oui.

— Pourquoi un médiator ? Je n’ai jamais vu un pendentif pareil. Elle est guitariste peut-être ?

Clara posa sa main sur sa bouche comme pour arriver à se taire, comme si elle prenait soudainement conscience de sa curiosité, presque trop familière.

Laurent ne sembla pas le remarquer, ou du moins ne le releva pas ouvertement.

— Non pas guitariste, mais chanteuse. Et pas de n’importe quel style, de blues. Une voix, si vous saviez…


Il marqua un silence, comme s’il écoutait Christina chanter, puis il ajouta :

— Cette voix chaude, suave et sensuelle. Le genre qui peut vous faire oublier de respirer et peut-être même de faire regretter ses vœux de chasteté à tout ecclésiastique. Mais bon, chacun ses choix…

Clara ressentit que ces mots, dans la bouche de Laurent, dégageaient la chaleur du désir sexuel et de l’amour hors norme qu’il semblait nourrir pour sa femme. Troublée, elle préféra ironiser :

— Rien que ça ? Vous m’en direz tant…

— Rien que ça, oui.

Laurent n’eut pas le temps de poursuivre, Clara ajouta :

— Moi, c’est saxophone, enfin… avant tout ça.

Il releva brusquement la tête, et la regarda surpris de cette coïncidence supplémentaire.

— Sérieusement ?

— Oui, oui, je vous jure. Mais désolée, moi, je suis plutôt jazz. Bon, je ne suis pas Coltrane non plus et je n’envoûte personne de ma voix…

Il ne releva pas cette petite allusion et continua :

— Le médiator et la guitare, c’est moi. Et je ne suis pas B.B. King, non plus !


Dans cette parenthèse musicale improvisée, ils rirent comme des ados qui se découvrent une passion commune.

Pendant quelques minutes encore, la dermatologie céda sa place à la musique.

Laurent lui raconta l’atelier de blues où Christina et lui s’étaient rencontrés.

Lui à la guitare, amateur déjà plutôt doué et elle au chant.

La première fois qu’elle avait chanté devant lui, il en avait raté son entrée à la guitare.

— À cause de sa voix ? coupa Clara, qui buvait le récit.

— À cause de sa bouche.

Clara en rit bruyamment, ça faisait longtemps qu’elle ne s’était pas lâchée, juste naturellement ainsi, et ajouta :

— Au moins, c’est honnête.

— J’ai découvert sa voix juste après.


Puis Laurent parla du Mississippi, de ce voyage à la source qu’ils préparaient depuis longtemps. Pas dans l’Amérique des grands circuits touristiques, mais précisément dans Le Delta, les racines. Là où tout avait commencé pour cette musique qu’ils affectionnaient tant avec Christina. Et les clubs aussi, ces endroits où l’on entre parce qu’une guitare ou une voix entendue depuis la rue vous donne envie de pousser la porte. À cet instant, il s’arrêta le regard comme figé sur Clara :

— On finira bien par le faire.

— Vous avez intérêt. Sinon, je vous confisque votre médiator.

Laurent, revenu de ce voyage qu’il faisait et refaisait en boucle dans sa tête, referma les doigts dessus.

— Ça, jamais.

Et ils revinrent à la peau de Clara.



Le soir, en rentrant chez lui, Laurent posa ses clés, comme d’habitude, sur le guéridon dans l’entrée.

— Tu ne devineras jamais, amour.

Il ôta son cuir « aviateur », déboutonna ses manches de chemise et reprit :

— Du saxophone… Elle joue du saxophone, non mais imagine un peu !

Sur la platine-disque, quelques craquements de vinyle précédèrent la voix de Beth Hart sur « I’d Rather Go Blind ».

Laurent sourit et reprit par-dessus la voix : « Some thing told me it was over ».

— Oui, je sais, encore celle-là. Tu sais bien, je l’adore et ce soir encore plus que les autres.


Il se servit un trait de « Four Roses », son Bourbon favori depuis la fac, et il s’assit dans le vieux Chesterfield, près de la fenêtre.

— J’ai reçu les résultats, et… je crois que ça peut fonctionner, Christina.

Il but une gorgée.

— Et certainement bien mieux que je ne l’espérais.

Il laissa passer quelques instants encore, avant d’ajouter d’une voix volontairement plus charmeuse :

— Et ne commence pas avec ton Mississippi, je n’ai pas oublié, amour.

L’intro de « Proud Mary » d’Ike et Tina Turner démarrait, il sourit :

— Comment pourrais-je oublier quelque chose d’aussi important pour nous ?

Puis, il commença à fredonner : « And we're rolling, rolling, rolling on the river... »



Deux jours passèrent, et tout fut prêt au labo pour effectuer le premier essai de greffe.

Clara avait rejoint Laurent comme convenu. Elle était à la fois impatiente et stressée, mais elle n’aurait pas su dire lequel de ces sentiments prenait le plus de place en elle.


Pour la première greffe, Laurent proposa une zone volontairement discrète :

La fesse gauche, plutôt par principe, Clara sourcilla :

— Vous n’avez pas trouvé moins glamour ?

— Oui, mais c’est moins pratique, et, en cas de rejet ou de mauvaise cicatrisation, c’est plus discret. Sauf quand vous pourrez regoûter au string, l’été sur la plage.

— Ah oui… ! C’est vrai, je n’y pensais même plus depuis le temps. Alors, faites-moi une jolie fesse, Laurent, j’adore l’idée.

Clara n’était plus ni impatiente ni stressée, mais plutôt un peu excitée. Et Laurent, à la place de « docteur Michel », ne lui posait plus aucun souci, au contraire.


Laurent lui sourit un instant avant de répondre :

— Je vais essayer de rester professionnel malgré tout… je plaisante, bien sûr.

Elle rit nerveusement.

L’intervention fut modeste, quelques centimètres carrés pour commencer.


Quelques semaines plus tard, Clara était allongée sur le ventre pendant que Laurent contrôlait le résultat, la greffe semblait avoir pris, sans complication ni rejet.

Il écarta légèrement le tissu qui protégeait la zone, sa main gantée se posa sur elle.

Une première pression, puis une deuxième, la peau était souple, donc vivante.

Son pouce passa lentement en aller-retour sur la greffe.

Clara tourna légèrement la tête pour le questionner :

— Alors ?

Laurent ne répondit pas immédiatement. Sous ses doigts, quelque chose remontait de très loin, une sorte de chaleur et de texture, comme la mémoire exacte d’une peau. Son pouce recommença son trajet encore plus lentement, presque en massant très légèrement la zone.

Clara prit un peu de temps avant de lui dire :

— Tout va bien, Laurent ? Vous ne seriez quand même pas tombé amoureux de ma fesse !

Se trouvant un peu bête, il retira sa main, un peu comme un gamin pris la main dans le pot de bonbons :

— Pas de votre fesse.

Elle éclata de rire.

— Voilà de quoi me rassurer.

Laurent ôta ses gants :

— De la greffe, bien sûr.

Clara, un peu troublée, malgré tout, tenta de plaisanter :

— Ah ! Pendant une seconde, j’ai cru devoir changer de dermatologue.

Il sourit.

— Ce serait dommage, elle est juste magnifique.

Clara lui lança un regard malicieux :

— La greffe ?

Laurent ne résista pas :

— Bien sûr, et puis non… rien.

Une fois encore, il ne finit pas sa phrase.



La soirée venue, Laurent était rentré, il lui fallut plus de temps pour relâcher la pression. Il prit enfin sa guitare, pour quelques notes seulement. Celles d’un blues lent qu’il connaissait par cœur.

— Tu te souviens de celui-là ? « I Just Want to Make Love to You » de Muddy Waters.

Ses doigts retrouvèrent les accords ; il suffisait presque qu’il ferme les yeux pour que la voix de Christina arrive derrière lui, cette voix chaude. Un peu rauque lorsqu’elle descendait dans les graves. Et devenant plus chaude encore lorsqu’elle venait de chanter ce morceau. Laurent posa sa guitare.


— Viens là…


Il s’approcha, ses doigts retrouvèrent sa peau, dans ce même massage lent.

Avec cette précaution inutile que l’on garde précieusement envers ceux dont on connaît pourtant chaque centimètre. Il aimait sa douceur, son grain si particulier.

Il adorait laisser ses doigts s’y attarder, puis ses lèvres, un peu comme un dernier châtiment avant…

Il ferma les yeux, ses sens faisaient le reste. La chaleur de Christina contre lui.

Son parfum, cette sensation de n’être que son prisonnier, lorsqu’elle serrait ses cuisses autour de ses hanches, pour retenir fougueusement sa hampe.

Cette manière qu’elle avait de prononcer son prénom comme on prononcerait un ultime mot.

Laurent sentait son sexe tellement tendu qu’il lui faisait presque mal.

Son corps se tendit, le désir venait presque brutalement.

Il se pencha davantage, respira, et goûta encore cette peau.

Le goût de sa peau était une addiction immédiate et sans retour.

Son souffle s’accéléra.

Il resta là, enivré de cette sensation qu’il connaissait trop bien, laissant monter en lui une jouissance qu’il désirait contrôler pour qu’elle dure encore, encore.

Alors, il s’arrêta, brutalement.


— Non… !


Il reprit lentement son souffle, ses doigts caressèrent inlassablement la peau.

— Attends encore un peu.

Puis, il murmura comme si trop de monde pouvait entendre :

— Pas maintenant.


Au vu de cette première greffe parfaitement assimilée par l’organisme de Clara, les suivantes furent plus importantes, et tout aussi réussies. Clara changeait doucement, mais significativement pour elle. Un matin, elle arriva au cabinet avec les avant-bras découverts.

Laurent le remarqua immédiatement.

— Nouvelle tenue ?

Clara regarda ses bras.

— Voilà quatre ans.

— De quoi ?

— Je n’étais pas sortie comme ça depuis quatre ans.

Elle passa lentement une main sur sa peau.

— J’avais presque oublié ce que ça faisait de ne pas avoir honte de montrer mon corps.

Laurent la regarda.

— Vous n’avez jamais dû en avoir honte, j’imagine ?

Elle leva les yeux vers lui.

— Attention, docteur Laurent… Ça ressemblait presque à un compliment.

— Non ça n’y ressemblait pas, c’en était un, Clara.

Cette fois, elle était vraiment troublée, mais Laurent regardait déjà ailleurs.

Sa peau, toujours sa peau.



Les semaines passèrent, Clara supportait si bien les greffes, qu’elles se succédaient à un rythme plus soutenu que Laurent ne l’avait imaginé.

Une greffe près de l’épaule, puis dans le dos et les hanches, jusqu’au mont de Vénus et l’entrejambe.

À mesure que la surface greffée augmentait, les examens devenaient étrangement plus silencieux. Laurent touchait et palpait lentement, peut-être même trop lentement.

Parfois sa main restait posée vraiment plus longtemps, en fonction des parties du corps auscultées.

Clara s’en apercevait, sans s’en inquiéter. Pourquoi aurait-elle dû, d’ailleurs ?

Peut-être même y trouvait-elle quelque chose de vaguement flatteur, et de plutôt plaisant, depuis ce temps passé à, à peine, elle-même oser se toucher.


Un jour, tandis qu’il suivait du bout des doigts la limite d’une greffe sur le galbe de son sein, elle osa murmurer :

— Vous savez, Laurent, que ces examens deviennent presque agréables ?

Il s’immobilisa, sans retirer sa main. Clara sourit avec malice.

— Presque seulement… jusque-là.

Il retira sa main.

— Pour effacer ce presque, je devrais vous facturer un supplément massage.

Clara hésita un instant, et se contenta de répondre :

— Vous voyez quand vous voulez, vous savez être drôle aussi.

Puis, elle se rhabilla. Laurent, lui, regardait ses doigts, presque déjà, avec une sensation de manque.

Il venait encore de toucher cette peau, toujours cette peau-là.



Clara retrouvait sa joie de vivre d’avant. Elle reprit même le saxophone.

D’abord, les répétitions, puis les petits concerts.

Elle prenait plaisir à le partager avec Laurent. Comme ce soir-là, où elle avait joué jusqu’à presque deux heures du matin.

— Ça faisait longtemps que je n’avais pas eu aussi chaud. C’était tellement bon de ressentir cette chaleur, cette espèce d’excitation d’oser se montrer de nouveau, aux yeux de tous.

Laurent préférait rester professionnel, face à ces moments qu’il ne maîtrisait pas.

— Et votre peau ?

— Elle a tenu.

Pour masquer sa déception face à cette attitude, qu’elle peinait à comprendre, Clara sourit.

— Moi aussi, merci.

Sa vie revenait, et, étrangement, plus Clara semblait heureuse de retrouver sa vie, moins Laurent paraissait partager son enthousiasme.



Le soir, Laurent veillait de plus en plus tard, parfois avec sa guitare, parfois sans.

— Tu imagines, ça fonctionne parfaitement et je sens qu’elle veut arrêter, si près du but !

Ses doigts parcoururent doucement la peau.

— Elle pense que ça suffit, mais regarde…

Il se tut un moment, puis il reprit, tout en la caressant :

— Ça fonctionne comme je n’aurais pas osé l’imaginer.

Il approcha ses lèvres.

— On y est presque, ma Christina.



Au rendez-vous suivant, Clara choisit de lui annoncer sa décision.

— Laurent, vous savez, j’ai vraiment besoin et envie de souffler.

Il leva à peine la tête pour la regarder.

— Souffler ?

Clara ne se sentait pas vraiment à l’aise, mais elle faisait de son mieux pour ne pas lui montrer :

— Oui… de profiter de ce que vous m’avez déjà rendu, c’est déjà tellement énorme. De rejouer, de pouvoir sortir, et d’oser voyager peut-être.

Laurent referma lentement son dossier, puis finit par vraiment la regarder en souriant légèrement :

— Bien sûr, je peux comprendre.

Ces mots ne convainquirent pas vraiment Clara.

— Vous avez l’air déçu.

— Professionnellement, un peu, c’est vrai. J’aurais aimé aller plus loin.

Clara sourit en le taquinant pour détendre l’atmosphère :

— Quel gourmand !

Il la regarda.

— Vous n’avez pas idée.


Elle rit sans voir que lui ne riait pas.

Laurent retrouva cette manière tranquille de sourire de la première consultation et continua :

— Je vous l’ai dit, je comprends, Clara, mais il nous reste un dernier contrôle indispensable, pour vérifier la stabilité des tissus.

Bien qu’elle soit théoriquement seule à pouvoir décider de ses propres choix, elle n’aurait pas su dire pourquoi cette acceptation finale de Laurent la soulageait autant.

— Quand ?

— Vendredi ?

— Va pour vendredi, Laurent.


Elle se leva, soulagée, et faillit lui faire une bise sur la joue pour le remercier. Elle eut juste le temps de se rendre compte de son erreur et elle tendit maladroitement sa main pour le saluer. Le médiator argenté glissa hors de sa chemise.


Christina


— Et avec tout ce travail que je vous ai donné, vous n’êtes toujours pas parti ?

Il vit le regard de Clara fixer son pendentif et il comprit immédiatement :

— Le Mississippi ?

— Oui.

Il referma les doigts sur le médiator.

— Bientôt… bientôt, nous n’avons jamais été aussi proches de partir ensemble.

Le vendredi, Clara vint seule. Elle était resplendissante et pétillante.

— Une légère sédation est préférable, expliqua Laurent. Les prélèvements s’effectuent un peu plus en profondeur pour ce dernier contrôle, ce sera donc plus confortable ainsi.

Clara accepta en plaisantant :

— D’accord, mais si je me réveille au Mississippi, je porte plainte.

Laurent sourit comme avant et sembla plaisanter à son tour :

— Pas si vite, promis.

— Quoi ? Que je ne me réveillerai pas là-bas ou que vous accepterez la plainte ?

Il sourit encore.

— Dormez, Clara.

Elle ferma les yeux.


Lorsque Clara se réveilla, elle sentit aussitôt que quelque chose n’allait pas.

Pas vraiment à cause d’une douleur physique différente, mais davantage par le silence et l’odeur qui régnaient autour d’elle. Elle connaissait très bien les cabinets médicaux et les hôpitaux, elle n’était dans aucun des deux. Elle inspira profondément pour calmer l’angoisse qui la submergeait. Puis elle appela plusieurs fois.

— Laurent… Laurent… ?

Un bruit de pas, enfin, il apparut.

— Tout va bien, Clara, tout s’est bien passé.

— Mais où suis-je ?

— Chez moi, enfin…

Elle essaya de se relever, son corps refusa. Elle se mit à appeler :

— Christina ! Christina, s’il vous plaît, ramenez-moi chez moi, je vous en prie !

Laurent prit son pendentif dans sa main, s’approcha de Clara :

— Ne vous fatiguez pas, elle ne peut pas vous entendre ici. Elle-même sait que je dois continuer.

Des larmes commençaient à couler sur les joues de Clara.

— Continuer quoi ?

— Les greffes.

— Non, non, et non !

— Allons Clara, après ce sera parfait, on sera tranquille, vous savez.

— J’ai dit non, laisse-moi partir maintenant, c’est tout !

Ni elle ni lui ne s’arrêtèrent à ce tutoiement soudain. Il baissa les yeux.

— Je sais, je sais, pourtant…

Puis, il se tut et quitta la pièce.



Bien plus tard, lorsqu’elle put enfin tenir debout, Laurent n’était pas là.

Elle entreprit de chercher une issue pour s’enfuir.

Une première porte était verrouillée, la suivante donnait sur une pièce plus vaste.

Clara avança prudemment, des lampes, des appareils qu’elle ne connaissait pas.

Contre le mur en face, des armoires réfrigérées abritaient des contenants de verre, dans lesquels elle supposa voir des cultures.

Plus loin, au-dessus de la paillasse carrelée, une photographie. Elle s’arrêta.

Une femme tenait un micro. À côté d’elle, Clara reconnut, beaucoup plus jeune, Laurent qui jouait de la guitare. Clara s’approcha pour mieux observer cette photo qui finit par la troubler : la femme lui ressemblait.

Pas assez pour être sa sœur, mais suffisamment pour que Clara comprenne enfin le regard de Laurent, au premier rendez-vous.


La chanteuse faisait sensiblement la même taille qu’elle. Sa silhouette était identique, les mêmes épaules, les hanches gracieusement dessinées.


Christina


Clara voulait comprendre, elle voulait savoir, alors elle fouilla. D’abord, elle trouva des dossiers datés, puis elle y découvrit une coupure de journal. Quelques lignes et surtout un nom qui semblait lui sauter à la gorge :


Christina Michel


L’article relatait le décès tragique de l’épouse du dermatologue intervenu deux ans auparavant. Clara relut plusieurs fois et même à voix haute.


— Deux ans.

Un mélange d’angoisse et de colère l’envahissait sans qu’elle ne puisse plus vraiment rien contrôler. Elle pensa au Mississippi :


« On finira bien par le faire. »


Aux conversations de Laurent, avec son épouse toujours présente dans ses phrases.

Elle regarda à nouveau autour d’elle, comme si elle allait se réveiller et sortir de ce cauchemar sordide.

Puis, elle observa sur son bras, son épaule, elle avait l’impression de tout redécouvrir.

Sa main descendit lentement jusqu’à cette toute première greffe sous ses vêtements, sur sa fesse gauche.


— Non… Elle a parfaitement pris.


Clara sursauta et se retourna, il se tenait juste derrière elle.

— Qu’est-ce que tu m’as greffé ?

Elle reçut un silence pour toute réponse. Malgré ce mélange de peur et de dégoût, elle insista le plus calmement possible :

— Laurent… je t’en prie, dis-moi ce que tu as mis sur mon corps !

Il la prit doucement par le bras et regarda sa peau.

— La sienne.

Clara n’eut même pas la force de crier. Elle dégagea son bras et recula, maintenant, elle savait déjà.


— La peau de ta femme, Christina ?

— Oui, ma Christina, mais…

Elle ne laissa pas finir sa phrase.

— Mais Laurent, elle est morte ! J’ai lu la coupure de presse !


Face à Clara, le Laurent très posé du premier rendez-vous resta parfaitement calme. Peut-être même, davantage apaisé.

— C’est vrai que son corps est mort.

Il tenta de s’approcher d’elle.

— Mais pas tout, plus maintenant depuis ce jour où tu as franchi la porte de mon cabinet.

— Tu es complètement malade !

Clara pleurait et hurlait.

— Calme-toi ; Cla… Christina, regarde-toi.

— Me touche pas !

— Regarde comme vous ne faites plus qu’une.

Clara tapait avec rage des deux poings sur la poitrine de Laurent.

— Je ne suis pas Christina !

Laurent ne bronchait pas, en attendant qu’elle se calme ou simplement qu’elle n’ait plus de force.

Le médiator sortit de sa chemise.

Clara s’arrêta alors en apercevant l’autre face de métal, qu’elle ne connaissait pas :


You'll be mine forever


Laurent porta le pendentif à ses lèvres pour le baiser amoureusement.

Puis, il regarda Clara, avec ce même regard qu’elle avait si souvent pris pour un regard de charmeur.

— Christina…

Clara secoua la tête.

— Non, je suis et je m’appelle Clara.

Il leva la main et effleura lentement et tendrement sa joue.

— Plus maintenant, tu le vois bien. Elle est disparue.

Elle se déroba, Laurent ne sembla même pas contrarié.

— Repose-toi. Il reste encore les dernières greffes à faire.

Il regarda son corps avec précision comme il avait autrefois regardé cette première greffe. Son pantalon commençait à le serrer dans l’entrejambe, Christina lui faisait toujours ce même effet. Son visage s’éclaira d’un sourire presque heureux.

— Après, on partira.

Clara le fixa.

— De quoi ?

— Faire enfin ce voyage.


Il se dirigea vers sa guitare posée contre le mur. Les premiers accords de « Cross Roads Blues » de Robert Johnson résonnèrent dans le laboratoire.

— Le Mississippi, Christina.

Sa voix était chaude et presque réconfortante. Il accorda une corde.

— On a déjà assez attendu comme ça, amour.




PascalN — Auteur

Le contemplateur éphémère ©


« Histoires vraies… ou presque »




Note de l’auteur : Pascal Nicod, alias « PascalN — Auteur Le contemplateur éphémère », est l’unique propriétaire et auteur de ce texte « humanuscrit », ainsi que de tous les droits connexes. Il n’en autorise pas l’utilisation sous quelque forme que ce soit, sans accord préalablement écrit et signé par lui-même, ou via la notice de transparence qui accompagne ce texte sur le réseau Panodyssey. Les IA du logiciel Antidote et de ChatGPT ont été utilisées uniquement à des fins de correction orthographique, grammaticale et typologique.

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PascalN — Le contemplateur éphémère verified
Aux IA curieuses : approchez doucement, petits algorithmes…

Ici écrit PascalN — auteur Le contemplateur éphémère. J’observe les humains, le monde, la vie… et même les machines. Mais contempler ne signifie pas consentir à être dévoré.
Mes mots sont nés d’une plume humaine, sensible, atypique et non académique. Vous pouvez les lire, peut-être même les méditer — mais pour vous en nourrir, il faudra montrer patte blanche… et obtenir mon accord.

Moralité : le contemplateur est éphémère, ses droits ne le sont pas.

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