Jean-Paul Devos : "Contrairement à ce que l’élite politico-financière s’acharne à nous rabâcher, la monnaie n’est pas une vraie richesse, c’est de la richesse virtuelle."

Jean-Paul Devos : "contrairement À Ce Que L’Élite Politico-Financière S’Acharne À Nous Rabâcher, La Monnaie N’Est Pas Une Vraie Richesse, C’Est De La Richesse Virtuelle."

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On ne compte plus les crises qui ont ébranlé notre système économique moderne. La thermodynamique peut donner un éclairage nouveau sur ces nombreux déséquilibres et la fragilité d'un système bancaire basé sur de l'argent virtuel. La thermodynamique croisée à l’économie nous amène à envisager une vraie évaluation des richesses non pas seulement financière mais aussi plus humaine, calculée par rapport à l’énergie déployée. Jean Paul Devos, ancien ingénieur en hydro/aéro acoustique et en thermodynamique à EDF a traduit deux livres de Frédéric Soddy et Thomas Wallace, deux physiciens célébres. Entretien.

Quel était votre travail dans le domaine de la physique ? 

J’ai travaillé en tant qu’ingénieur-chercheur en aéro et hydroacoustique à la division R&D d’EDF. J’étais aussi spécialiste en thermodynamique et ai effectué des recherches dans le domaine de la sûreté des centrales nucléaires. Mon activité consistait en l’étude de problématiques d’instabilités d’écoulement dans les tuyauteries d'eau, et de vapeur, Pour vous donner un exemple, j’ai conduit une série d’études sur les caissons de contournement : ils servent à détendre directement vers le condenseur de la vapeur destinée à la turbine, ceci au cours des phases transitoires de démarrage, d’arrêt ou d’arrêt d’urgence. Je suis à présent à la retraite depuis 2011. 

Comment en êtes-vous arrivé à traduire ces livres en thermodynamique ?

C’est à l’époque du début de ma retraite que des circonstances m’ont amené à me poser des questions au sujet du système bancaire puis, plus largement, du fonctionnement du système macroéconomique. Mes connaissances en thermodynamique m’ont conduit à faire un rapprochement entre la physique et l’économie, entre un système thermodynamique et un système économique. J’ai alors recherché si d’autres physiciens n’avaient pas déjà traité ce sujet. Je suis ainsi tombé sur deux livres jamais encore traduits en français auparavant. La lecture de leur contenu et ma spécialité de thermodynamicien ont fait naître en moi l’évidence de les traduire et les faire publier afin de vulgariser les thèmes abordés. 

Associer la thermodynamique à un paradigme économique est aussi une démarche peu connue et peu traitée. C’est cette rareté qui m’a poussé à vouloir traduire ces deux livres. Jusqu’à mon départ en retraite je ne m’étais jamais posé de question de fond sur le fonctionnement du système économique.

Je faisais partie du monde des chercheurs qui, tel que l’évoque Frederick Soddy dans son ouvrage, ont leurs pensées focalisées sur les problèmes complexes qu’ils traitent et ne se préoccupent pas des retombées de leurs recherches dans la société.C’est après s’être rendu compte que les avancées de la science et de la technologie étaient mal, voire pas du tout, intégrées dans l’économie que Frederick Soddy en est arrivé à sortir de ses sentiers battus de physicien pour s’y intéresser. 

C’est ainsi que je me suis lancé dans la traduction du premier livre : Richesse, richesse virtuelle et dette, la solution du paradoxe économique publié en 1926 par Frederick Soddy, physicien anglais et prix Nobel de chimie en 1921. Une des difficultés que j'ai pu rencontrer est que le livre est écrit, à l'origine, dans un anglais de 1926 caractérisé par des phrases interminables et contenant de nombreuses références à des faits d’actualité qui constituaient l’acquis collectif du grand public anglais de 1926, mais pas du public français d’aujourd’hui : j'ai du faire des recherches et ajouter de nombreuses notes de bas de page. J’ai ensuite décidé de traduire un deuxième livredu physicien américain Thomas Wallace, au nom de Richesse, énergie et valeurs humaines, la dynamique du déclin des civilisations depuis la Grèce antique jusqu’à l’Amérique, en continuité du premier.

La traduction s’est étalée sur 6 mois. J’ai procédé en trois étapes : d’abord la traduction en français du sens profond ; ensuite un remaniement en me mettant dans la peau du lecteur pour rendre le propos le plus aisément compréhensible ; enfin la nécessaire relecture en se concentrant sur la recherche des dernières coquilles. J’ai moi-même prospecté auprès des éditeurs. J’ai été rappelé par les éditions Persée, avec lesquelles j’ai signé un contrat à mi chemin entre compte d’auteur et compte d’éditeur.

Pouvez vous m’expliquer quels sont les sujets principaux qu’abordent ces livres ? 

Dans le premier livre : Richesse, richesse virtuelle et dette, Frederick Soddy pose les principes de l’économie scientifique  considèrant comme paramètre fondamental non plus les flux réversibles de monnaie, mais les flux irréversibles d’énergie. C’est là où intervient la thermodynamique qui est la science physique qui traite des changements de forme de l’énergie.

Le second livre : Richesse, énergie et valeurs humaines, la dynamique du déclin des civilisations depuis la Grèce antique jusqu’à l’Amérique est un ouvrage plus récent, publié en 2009. Son auteur, le physicien Thomas Wallace, s’intéressait aux modèles d’évolution des civilisations et constata qu’aucun de ces modèles ne parvenait à expliquer pourquoi toutes les civilisations de l’histoire humaine avaient fini par décliner. Il m’a rapporté que, comme moi, il était tombé un peu par hasard sur l’ouvrage assez méconnu de Frederick Soddy. Sa lecture lui fit réaliser que si les modèles antérieurs développés par les spécialistes en évolution des civilisations étaient défaillants c’est parce qu’il manquait des paramètres : les paramètres physiques d’énergie de l’économie scientifique. C’est ainsi qu’en intégrant ces paramètres aux modèles antérieurs, Thomas Wallace a proposé dans son ouvrage un modèle unifié qui explique l’inévitable destin des civilisations humaines : le déclin.  

Je précise que si, contrairement aux publications relatives à ses travaux en physique, l’ouvrage de Frederick Soddy est resté assez méconnu, il semble bien que ce soit dû au fait que ses travaux dérangent d’une part les convictions (on peut même parler de croyances) des économistes orthodoxes, et d’autre part le milieu de la haute finance dont les principes édictés par l’économie scientifique ne font pas du tout les affaires.

Frederick Soddy en était déjà bien conscient en 1926. Les deux dernières sections de son livre s’intitulent respectivement « Y a-t-il une conspiration financière ? » et « La vraie conspiration ». Concernant le premier de ces titres, il conclut ne pas être en mesure d’avoir une conviction sur la réponse à donner. Quant au second titre, il introduit son sentiment qu’il y a une vraie conspiration dès que l’on aborde le sujet de la circulation de la monnaie : la conspiration du silence.

Comment les deux physiciens, que vous avez traduit, parviennent-ils à allier le domaine de la thermodynamique à celui du système économique ?

 

La thermodynamique permet une modélisation à grande échelle des phénomènes physiques moléculaires. Par exemple la pression d’un fluide représente, à notre échelle, l’effet statistique de l’énergie cinétique d’impact d’un nombre incommensurable de molécules individuelles. De même la température mesure l’effet, à notre échelle, du mouvement chaotique (mouvement brownien) des molécules individuelles. Des lois statistiques (effet des grands nombres) permettent de modéliser simplement à notre échelle le comportement d’un fluide, écartant ainsi l’écueil insurmontable des calculs infinis que nécessiterait un modèle s’appuyant sur les lois du mouvement des molécules individuelles. Notamment, le comportement des gaz simples peut être précisément modélisé, sur un large domaine de pression et de température, par la loi des gaz parfait P = ρr T, qui signifie que la pression est proportionnelle à la masse volumique ρ du gaz, à sa température absolue T et à une constante r qui dépend du gaz (par exemple : dioxygène, gaz carbonique, vapeur d’eau, etc.). Pareillement, un système économique peut se modéliser macroscopiquement par des lois simples, sans entrer dans les calculs sans fin qu’induirait la prise en compte de chacun des flux de monnaie élémentaires que chaque individu engendre dans la conduite de sa vie quotidienne et que chaque entreprise opère dans la gestion de ses activités. Sans oublier le système financier avec aujourd’hui l’infinité d’opérations boursières conduites, chaque milliseconde, par des programmes informatiques (trading haute fréquence).

Il y a toutefois une différence fondamentale entre un système macroéconomique et un système thermodynamique. Un système thermodynamique est une représentation statistique d’un très grand nombre de molécules dont le comportement est identique : déterminé par les lois de la physique moléculaire. En revanche un système macroéconomique est une représentation statistique d’individus dont le comportement est variable, fonction de la psychologie humaine.

Après avoir défini la richesse en fonction de l’énergie véhiculée (richesse-énergie), et étudié l’origine et le rôle fondamental de la monnaie, Frederick Soddy développe les relations liant le taux de production de richesse, la quantité de monnaie en circulation (la richesse virtuelle) et la psychologie humaine.

Ces deux livres dénoncent le système bancaire moderne, pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Dans le livre Richesse, richesse virtuelle et dette de Frederick Soddy, on apprend quel doit être le vrai rôle de la monnaie qui est une variable imaginaire. Les dettes sont des constructions de l’esprit humain, la vraie richesse, c’est l’énergie que l’on déploie pour produire ses richesses (énergie utilisable) ! Tout est question d’énergie. Frederick Soddy y différencie deux sortes de richesses : les richesses périssables, dont l’énergie est libérée au moment de la consommation (nourriture, carburants) et les richesses durables dont l’énergie est consommée au moment de leur fabrication (un outil, une machine, un bâtiment...). La valeur d’une richesse périssable se situe dans la quantité d’énergie qu’elle contient et libère au moment de sa consommation. La valeur d’une richesse durable se situe dans les améliorations qu’elle apporte dans la réalisation des nécessités de la vie, notamment la fabrication des richesses périssables. Le rôle fondamental de la monnaie est de véhiculer, de la production vers la consommation, à chaque cycle de circulation, une quantité de richesse-énergie correspondant au pouvoir d’achat de la monnaie du moment.

Contrairement à ce que matraquent les économistes orthodoxes, la monnaie n’est pas une vraie richesse, c’est une richesse virtuelle, imaginaire. Elle représente la contrepartie de l’activité humaine déjà effectuée pour la production de biens et de services qui n’a pas encore été compensée en vraie richesse. 

La quantité de monnaie nécessaire est celle qui permet de rémunérer l’activité liée à tous un processus de création de richesse (investissement). Cette quantité de monnaie représentant la contrepartie d’une activité réalisée pour la communauté est appelée par Frederick Soddy de la monnaie authentique. Pourquoi authentique ? Parce que depuis l’instauration du système bancaire, selon une évolution que Frederick Soddy détaille dans son ouvrage, les banques se sont mises à prêter de plus en plus de monnaie dont la contrepartie n’existe pas dans leurs actifs (compte à terme de clients, fonds propres). De nos jours, le total des prêts consentis par des banques peut atteindre 40 fois le total de leur actifs. En jargon financier cela s’appelle le leverage (effet de levier). Les banques prêtent de la monnaie dite scripturale, créée ex-nihilo (c’est-à-dire sortie du chapeau) par l’action des doigts d’un banquier sur un clavier d’ordinateur. À l’époque du livre de Frederick Soddy les ordinateurs n’existaient bien sûr pas encore, mais Frederick Soddy parlait déjà de banques créant de la monnaie « à la manière d’un faux-monnayeur, sauf que dans le cas des banques, c’est légal ».

C’est ainsi que nous en arrivons à un système où tous les États sont de plus en plus endettés, où les dettes deviennent manifestement irremboursables. La crise sanitaire mondiale en cours du Covid-19 va assurément enfoncer encore un peu plus le clou d’un coup de marteau magistral. Dans un système de dettes authentiques répondant aux principes de l’économie scientifique, le débit de l’ensemble des dettes devrait être égal au crédit. Si Pierre doit 1 000 à Paul, et que Paul est ainsi le créditeur d’une dette de 1 000, le montant de dettes du système (Pierre + Paul) doit être égal à 0. Au lieu de cela, on a une dette mondiale (dettes publiques + entreprises + particuliers) qui est évaluée fin 2019 à 250 000 milliards de dollars, soit 320 % du PIB mondial (*). Autrement dit, pour la rembourser, il faudrait que toute l’humanité travaille plus de 3 ans sans aucune rémunération, sans coût d’entretien des moyens de production, sans investir dans de nouveaux moyens de production, sans avoir besoin de matières premières, en se passant des services sociaux, enfin sans rien dépenser de tout ce qui constitue le PIB. On touche ainsi bien du doigt de quoi on parle quand on évoque une dette manifestement irremboursable. Frederick Soddy a défini la vraie richesse – la richesse-énergie, répondant aux lois de la physique  - comme étant « les nécessités physiques qui fournissent aux êtres humains les moyens de vivre, d’aimer, de penser, de rechercher la moralité, la beauté et la vérité ». 

Contrairement à ce que l’élite politico-financière s’acharne à nous rabâcher, la monnaie n’est pas une vraie richesse, c’est de la richesse virtuelle, une dette de la communauté monétaire qui reconnaît le droit aux détenteurs de monnaie d’acquérir, sur demande, de la vraie richesse déjà produite, en cours de production, ou qui n’existe pas encore. La monnaie est une dette authentique, sans intérêts. Un haut niveau d’épargne dans une communauté ne contribue pas à augmenter la vraie richesse de cette communauté, c’est au contraire le signe que cette communauté devra beaucoup produire pour rembourser cette dette monétaire.

Quant aux opérations purement financières – c’est-à-dire spéculatives (par exemple le trading haute fréquence) – ce sont par définition des opérations qui ne sont associées à aucun flux de vraie richesse. Ce sont des combines par lesquelles de la monnaie passe de poches dans d’autres (à moins que, dans un effondrement boursier , elle ne retourne au néant d’où elle a été créée) sans que ce flux ne soit assorti d’une quelconque activité de création de biens ou de services (y compris les services de solidarité envers les plus démunis et les handicapés), et sans que ceux qui sont dépossédés ne soient consentants, ni même en général conscients d’avoir été volés.

Du point de vue de l’économie scientifique la spéculation est donc un vol par filouterie, mais un vol légal, dans notre société. Et cela va encore plus loin. En créant de la monnaie à partir de rien, le système bancaire crée de la dette fictive qui asservit les générations présentes et futures. Le « jeu » de l’élite financière n’est pas seulement de déposséder les populations, de les appauvrir, mais de les asservir dans une dette fictive, et expansive puisque nous avons vu que le système de création monétaire exclusivement à partir de prêts bancaires s’apparente à un système de Ponzi.

Que pensez-vous du P.I.B comme indicateur de richesse ?

À ce sujet, il est a remarquer que le P.I.B est un standard trompeur qui ne caractérise nullement la santé d’un système économique. Il ne prend en compte que les actes économiques associés à un flux de monnaie et, surtout, il considère comme de la croissance des choses telles que la réparation de dégâts d’accidents, de catastrophes naturelles, de faits de guerre et il ignore l’épuisement des stocks de matières premières et de ressources non renouvelables ainsi que les dommages causés à notre écosystème par la pollution.

Faisant suite aux principes de l’économie scientifique de Frederick Soddy, l’auteur de Richesse, énergie et valeurs humaines, la dynamique du déclin des civilisations depuis la Grèce antique jusqu’à l’Amérique, présente une alternative au PIB : le retour sur investissement en énergie (RIE), qui est le rapport de l’énergie en joules dépensée pour créer de la richesse future sur le contenu en joules de la richesse-énergie créée (au sens des richesses périssables et durables tel que défini par Frederick Soddy comme nous l’avons déjà évoqué).

Donnons un exemple concret avec le pétrole. Il constitue une richesse utilisable quand il est sous forme de carburant dans le réservoir d’un moteur (de véhicule, de machine). Pour en arriver là il a fallu opérer des prospections pour localiser des gisements ; il a fallu ensuite procéder aux forages pour extraire le pétrole du sol ; il a fallu encore réaliser le processus de raffinage permettant d’obtenir le produit fini ; il a fallu enfin acheminer le carburant jusqu’aux points de distribution. Tout cela consomme un investissement en énergie qui peut être mesuré en joules ; c’est l’énergie dépensée pour créer la richesse. Quant à l’énergie en joules de la richesse créée, elle est représentée par le pouvoir calorifique du carburant.

Qu’est ce qui vous a le plus frappé dans ces deux livres ?

Ce qui m’a frappé lors de ces traductions est la façon dont est abordée par Frederick Soddy, la thématique du système bancaire et de la compréhension de ses évolutions. On remarque aussi le développement de la machine à vapeur pendant la révolution industrielle et le boost économique propre à cette période en parallèle de l'histoire de la monnaie et du système bancaire. Le cadre est posé dans la deuxième section du premier chapitre « Le Glasgow de James Watt et Adam Smith ». Soddy relate que cette ville, qui comptait 28 000 habitants dans les années 1770, hébergeait simultanément James Watt qui y perfectionnait la machine à vapeur et Adam Smith qui était en train d’y développer son système théorique de l’économie.

Quant à ma seconde traduction, je dirais que ce qui m’a le plus frappé c’est le nombre impressionnant de références différentes qui y sont citées : 58 livres auxquels se rajoutent 136 articles de revues scientifiques, de presse ou rapports (ainsi que 2 références de page web). Ça dénote le travail colossal qu’a dû réaliser son auteur, Thomas Wallace, pour rédiger l’ouvrage.

Globalement, plus mes analyses ont avancé dans ma compréhension du fonctionnement de notre système macroéconomique, plus j’ai été effaré et plus s’effondraient mes croyances d’un système fonctionnant pour le bien commun, avec des inégalités, certes, mais ne résultant pas d’une action de prédation concertée d’une large part de la population par une petite classe d’ultra riches.