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Digitalement vôtre
Fiction
Drame
calendar Publié le 27 mai 2026
calendar Mis à jour le 27 mai 2026
time 11 min
15+

Digitalement vôtre

Les digitales frémissaient sous la brise automnale.

Cassandra, dix-sept printemps, rentrait du lycée. Elle leur lança un regard furtif, puis ouvrit la porte d’entrée.

Elle posa son sac au pied des escaliers. Son père n’était pas encore arrivé.

Sa mère s’affairait dans la cuisine. Cassandra alla l’embrasser et prit une pomme au passage.

Elle sautillait, enthousiaste.

— Maman, j’ai eu dix-huit en maths !

— Tu aurais pu avoir dix-neuf ou vingt. Et arrête un peu de bouger, tu me fatigues.


Stupéfaite, Cassandra croqua dans sa pomme. Elle la termina et se réfugia à l’étage.


Après ses devoirs, elle s’assit près de sa fenêtre avec son livre de fantasy.


Seul le balancement des gants de fée la tirait hors de sa bulle. Ces clochettes pourpres trouvaient leur place dans son monde intérieur.


Cassandra se leva, quittant à regret sa quiétude.

La douche l’attendait. La musique défilait sur son téléphone. Elle chantait avec entrain le dernier titre de Taylor Swift, « The Fate of Ophelia ». Un coup brusque contre la porte l’arrêta net.

— Arrête, tu chantes faux. Tu me casses les oreilles.

L’eau ne coulait plus. Seules des larmes roulaient sur ses joues.


Un bruit de pneus dans l’allée la réconforta. Son père revenait du travail.

— Alors, combien en maths ?

— Dix-huit.

— Excellent, ma puce, bravo.


Cassandra lui sourit. Il lui caressa la tête.

Sa mère les appela pour le dîner. Ils s’assirent à table.


— Qu’est-ce que c’est que cet énorme bouton sur ton front ? On dirait un phare. Tu n’as pas mis la crème que j’ai payée une fortune.


Cassandra ajusta une mèche pour cacher la trace d’acné. Sa gorge se serra quand elle déglutit.

Elle se dépêcha de finir son assiette, débarrassa, puis retrouva sa chambre.

Enfermée dans ses murs, son univers l’enveloppa. Nulle flèche ne pouvait l’atteindre.


Le réveil sonna. Cassandra se prépara pour aller en cours.

Son frère Brandon prenait déjà son petit déjeuner quand elle entra dans la cuisine.

— Quoi ? Cassandra, tu as mis un pull blanc avec un pantalon écru ! Quelle faute de goût, ma fille ! Tu ne sais vraiment pas t’habiller.

Elle regarda son frère.

— Brandon a bien mis une chemise bleu marine avec un pantalon noir. Je ne vois pas où est le problème.

— De toute façon, on ne peut rien te dire, tu prends tout mal. Au moins, ton frère, il écoute.

Cassandra baissa la tête en fronçant les sourcils. Ses doigts s’agrippèrent à la chaise. Elle engloutit sa dernière tartine, prit son sac et se précipita dehors.


Au lycée, ses amies la complimentèrent sur sa tenue. Un sourire illumina son visage.


Le soir, en rentrant, elle jeta un œil sur les digitales. Elles suivaient le souffle léger du vent. Sa mère lui ouvrit la porte.


— Cassandra, nous allons faire des courses. J’ai vu un ensemble pour toi, tout à fait dans ton style. Ça va être sympa de passer un moment entre filles.


Les yeux de Cassandra brillèrent. Ces moments étaient si rares.


L’ensemble ne lui plut pas. Elle n’aimait pas son reflet dans le miroir. Elle se trouvait ridicule. Le tissu était trop lisse, le marron trop sombre, le pantalon trop large, le haut trop ajusté. Elle n’eut pas le temps de le dire.

— Superbe, cela te va très bien, je l’achète.

Cassandra ravala ses sanglots.


Le lendemain, elle s’installa pour le petit déjeuner.

— Comment ? Tu n’as pas mis ce que je t’ai acheté hier. Va te changer. Je ne l’ai pas payé si cher pour rien. C’est la marque à la mode en ce moment. Dépêche-toi.

Cassandra ferma ses poings et obéit. Son frère pouffa de rire quand elle descendit l’escalier. Son ventre se tordit. Ses épaules s’affaissèrent. Elle se cacha sous son manteau.


Au lycée, elle évita de l’enlever.

Elle n’eut pas le choix en cours de sport.

Son corps se raidit en entendant les chuchotements et les rires étouffés.

Ses amies essayaient de la rassurer.

Elle se rapetissait dans les couloirs. Des regards appuyés fixaient le pantalon qui dépassait. L’information circula vite. Ces paroles, anodines en apparence, lui meurtrissaient les oreilles.

— Ce n’est pas mardi-gras

— Bienvenue au cirque !

— Quelle faute de goût !


Elle rentra, les yeux rougis. Elle posa son sac.

Sa mère l’attendait.

— Qu’est-ce que tu as ?

— On s’est moqué de moi au lycée à cause de ma tenue.

— Arrête de dire n’importe quoi.

— Je dis la vérité.

— C’est bien fait pour toi. Il ne fallait pas me supplier de l’acheter cet ensemble.

— Je n’ai jamais voulu que tu l’achètes. C’est toi qui as décidé pour moi.

— Arrête de mentir, Cassandra.

— Tu m’as appelée Cassandra à cause de ta série préférée. Finalement, tu as bien fait, car tu ne me crois jamais. Tu répètes sans cesse que je dis n’importe quoi.

— Quel est le rapport ?


Elle se tut, monta et claqua la porte.

Le contact de son livre dans ses mains ne suffit pas. Son monde ne la consola pas.

Dehors, les hampes fleuries se pliaient.


Dans la salle de bain, elle prit sa douche sans musique.

Seules les sonneries de notification de son portable résonnaient.

Elle hurla quand elle lut les messages.

Ses parents se précipitèrent.

Adossée à la baignoire, elle ne bougeait plus. Son père s’approcha d’elle.

Des larmes ruisselaient sur son visage. Elle montra les insultes, les photos et les vidéos qui pleuvaient sur les réseaux sociaux. Son père garda son téléphone.

— Demain, ta mère ira au lycée rencontrer le directeur. Toi, tu te reposes ici et tu ne touches plus à ton portable.

Sa mère soupira.


Cassandra regagna sa chambre.

Elle retint une nausée en voyant son ensemble en face d’elle.

Elle le prit et le jeta à l’autre bout de la pièce.

Elle se terra sous sa couette.


Le lendemain, un bruit de moteur la sortit de sa léthargie. Sa mère revenait du lycée.

— Cassandra, j’ai vu le directeur. Tu te rends compte de ce que tu nous fais vivre. C’est la première et la dernière fois que j’interviens dans tes histoires. Ils ont raison, c’est vrai que tu étais ridicule dans ces vêtements. Tu aurais pu le dire.


Cassandra se recroquevilla et disparut sous ses draps.

Des spasmes secouaient son corps. La détresse lui broyait le cœur.

Elle toucha son livre. Rien ne se passa.

Elle se leva et regarda les digitales. Leur pourpre la fascinait. Elles restaient les seuls vestiges de son monde intérieur.

La voix de sa mère claqua.

— Arrête de te lamenter. Je vais faire des courses. Cela te ferait plaisir de manger une pizza ?


La voiture s’éloigna. Cassandra hésita une seconde.

Elle reprit son portable. Rien ne s’effaçait.

Les commentaires continuaient.

Elle descendit l’escalier marche par marche, puis ouvrit la porte d’entrée.

Les gants de fée l’envoûtèrent. Elle les arracha d’un coup, puis remonta comme si elle avait commis un larcin.

Assise au milieu de sa chambre, Cassandra fixait les fleurs éparpillées en corolle autour d’elle.

Les sonneries du portable l’interrompirent. Quelque chose se brisa en elle.

Sans réfléchir, elle froissa les digitales et les porta à sa bouche.

Leur goût lui sembla moins amer que les mots de sa mère.

Elle griffonna quelques mots sur un papier qu’elle enferma entre ses doigts.


Des halos de lumière commençaient à danser devant ses pupilles. Ils devenaient jaunes et verts.

Les couleurs lui paraissaient fades. Ses bras et ses jambes s’alourdissaient.

La pièce se mit à tourner, comme une boussole qui perd le Nord.

Des vertiges la forcèrent à s’allonger sur le parquet. Une douleur déchira son abdomen. Un son strident parvint à ses oreilles.


— Mes fleurs, qui a osé ? Mes belles digitales ? Cassandra, c’est toi ? Relève-toi, paresseuse ! Pourquoi tu as touché à mes fleurs ?


Aucune parole ne sortit.

Cassandra retint une nausée. Sa gorge se contracta comme si l’air refusait de passer.

Un violent coup dans le ventre lui arracha un cri.


— Arrête de faire l’imbécile et relève-toi.


Des pas précipités se firent entendre dans l’escalier. Son père aperçut avec horreur le reste des fleurs. Sa voix affolée la rassura un instant.

— Appelle les secours, elle s’est empoisonnée.


Son cœur battait fort, puis ralentissait. Parfois, il s’immobilisait, refusant de repartir.

Elle serrait le morceau de papier dans sa main. Ses viscères se tordaient. Sa vision se troublait.

— Tiens bon, ma puce.


Des lumières lui brûlaient les yeux. Les secours arrivaient.

Le sang pulsait dans ses tempes.

Des spasmes de souffrance secouaient son corps. Des chocs vifs la frappaient. Elle se mouvait dans tous les sens.

Elle s’accrochait par instinct à son dernier message. C’était un supplice.

Dans un dernier sursaut, elle soupira en se tournant vers son père. Le cœur s’arrêta, net.

Ils essayèrent de la faire revenir. En vain, Cassandra était partie.

Des larmes roulèrent sur le visage de son père.


Sa mère ouvrit la bouche comme un poisson.


Un pompier ramassa une boule de papier emprisonnée entre les doigts de sa fille. Il lui tendit.

Elle la défroissa et lut :

Papa, pardon, je t’aime

Mère, promis c’est la dernière fois que je te déçois.


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